Dossier technique

Se mettre dans la tête des cochons

L’éthologie ouvre de nouvelles pistes pour adapter l’élevage aux comportements des animaux. Et des animaux bien dans leur peau sont des animaux en forme…

Des porcelets en post sevrage dans une case collective d'un bâtiment d'élevage - Illustration Se mettre dans la tête des cochons
Les recherches menées à l’Inrae montrent à quel point les animaux d’élevage ont une vie sociale structurée. | © Countrypixel - stock.adobe.com

Observer les animaux. Les observer vraiment. Pour Céline Tallet, chercheuse à l’Inrae de Saint-Gilles (35), c’est là que commence l’élevage de demain. Car derrière chaque posture, chaque cri ou chaque interaction se cache une information précieuse : l’état de bien-être, la santé ou le stress de l’animal.

Une évidence ? Pas tant que cela

« On s’intéresse au comportement des animaux d’élevage seulement depuis les années 1980 », cadre la chercheuse spécialiste du porc. Les premiers travaux ont notamment porté sur la reproduction des truies : posture du bassin, réactions au contact du verrat, mouvements des oreilles… Autant d’indices permettant de détecter les chaleurs. « Le comportement est un outil formidable pour comprendre ce que vit l’animal. »

Un animal qui change de comportement envoie souvent un signal

Aujourd’hui, cette approche dépasse largement la reproduction. Dans un élevage, un animal qui change de comportement envoie souvent un signal. Un porc isolé dans un coin, des interactions plus agressives dans un lot : autant d’alertes possibles. « Le comportement peut être un indicateur très précoce de problème de santé ou de mal-être », souligne Céline Tallet.

L’environnement joue ici un rôle clé. Lumière, bruit, odeurs, organisation des groupes ou présence d’objets manipulables peuvent modifier profondément les attitudes des animaux. Les cochons, par exemple, sont particulièrement sensibles aux odeurs et aux sons. Leur vision est limitée : ils distinguent surtout ce qui se trouve à moins d’un mètre ou deux d’eux. En revanche, leur odorat est extrêmement développé. « Ils disposent de beaucoup plus de récepteurs olfactifs que nous. Les odeurs font partie de leur univers quotidien. »

Des animaux sociaux… comme nous

Les recherches menées à l’Inrae montrent aussi à quel point les animaux d’élevage ont une vie sociale structurée. Les porcs vivent en groupes, mais au sein de ces groupes se créent souvent des affinités. Dans les grands lots, les animaux peuvent même former de petits sous-groupes.

Chez les porcelets, certaines pratiques commencent d’ailleurs à évoluer, tenant compte de fait de cette sociabilité. Permettre à plusieurs portées de se rencontrer avant le sevrage, par exemple, facilite ensuite la vie en groupe. Les animaux se connaissent déjà : les bagarres diminuent et le stress aussi.

Le jeu participe aussi à cet apprentissage de vie de groupe. Chez les jeunes animaux, jouer permet d’apprendre à gérer les interactions sociales et les conflits futurs. Un comportement qui peut paraître anodin, mais qui participe en réalité à l’équilibre du groupe.

Un environnement qui occupe les animaux

Autre levier simple pour améliorer le bien-être : l’environnement. Les cochons aiment manipuler, fouiller, mâchonner. Dans des bâtiments où l’espace est limité, proposer des objets manipulables – cordes, toile de jute ou matériaux destructibles – permet, on le sait, de réduire certains comportements problématiques comme la caudophagie. « L’important est que les animaux puissent explorer et manipuler des objets. Cela occupe leur curiosité naturelle », souligne Céline Tallet.

Les animaux parlent… à leur manière

Une autre particularité des cochons fascine la chercheuse : leurs vocalisations. Contrairement à beaucoup d’animaux d’élevage, ils disposent d’un répertoire sonore très riche : grognements, cris, couinements ou aboiements selon les situations. « Les cochons parlent beaucoup. Et leurs sons reflètent leurs émotions. »

En analysant la fréquence et la structure de ces vocalisations, les chercheurs peuvent identifier des émotions positives ou négatives. À terme, ces travaux pourraient déboucher sur des outils capables d’alerter l’éleveur lorsqu’un lot d’animaux manifeste un stress inhabituel. Dans certains élevages, l’oreille de l’éleveur reste déjà un indicateur précieux. Certains reconnaissent par exemple, au cri d’un porc, qu’un épisode de caudophagie est en train de démarrer dans la salle. L’objectif n’est pas de remplacer l’éleveur, mais de l’aider. « La technologie peut servir à attirer l’attention sur un problème. Mais l’expertise de l’éleveur reste essentielle. »

Quand l’élevage s’adapte à l’animal

Cette approche comportementale marque un changement de regard. Pendant longtemps, l’élevage a surtout cherché à adapter l’animal au système de production. L’éthologie propose l’inverse : partir des besoins naturels de l’animal pour concevoir les pratiques d’élevage. Cela peut passer par de grandes évolutions – comme les maternités liberté en plein essor – mais aussi par des ajustements simples : mieux organiser les groupes, enrichir l’environnement ou permettre davantage d’interactions sociales. Parfois, ces solutions ne coûtent presque rien. « Certaines améliorations viennent simplement de l’observation et de la compréhension du comportement. »

Capteurs, intelligence artificielle, analyse des sons ou des postures : les outils scientifiques progressent rapidement. Mais l’éthologie reste avant tout une science d’observation.

Didier Le Du

Copains comme cochons

Dans les grands lots, les cochons ne vivent pas tous ensemble de manière uniforme. Les chercheurs observent souvent la formation de petits sous-groupes : certains animaux mangent, dorment ou se déplacent ensemble.Dans ces situations, de simples aménagements peuvent améliorer la vie du groupe. Dans les grandes cases, de petites cloisons ou des zones de refuge permettent par exemple aux animaux dominés de s’écarter des plus dominants, limitant ainsi les tensions.

Les émotions passent aussi par les oreilles

Chez plusieurs espèces animales, la position des oreilles peut révéler l’état émotionnel et de santé.Des études ont déjà montré que les chevaux ou les moutons modifient la posture de leurs oreilles lorsqu’ils ressentent de la douleur. Les chercheurs commencent à observer des phénomènes similaires chez les cochons. Une piste qui pourrait, à terme, aider à mieux détecter les problèmes de santé ou de bien-être dans les élevages.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Fermer l'écran superposé de recherche

Rechercher un article