Le lancement de l’opération militaire américaine « fureur épique » contre l’Iran en février 2026 a rappelé une fois de plus combien les pays du monde entier sont interdépendants. L’indice des prix de l’énergie de la Banque Mondiale a bondi de 42 % en mars. Les engrais ont pris 26,2 %. L’indice des prix agricoles n’a augmenté que de 1,5 %. On peut s’interroger sur cette faible transmission de l’inflation des intrants sur les cotations agricoles et se demander si nous assistons juste à un décalage dans cette propagation. Il existe aujourd’hui un raccourci qui nous dit : pas de gaz… pas d’ammonitrate, pas d’ammonitrate… pas d’urée, pas d’urée… moins de semis et/ou de rendement et donc moins de marchandises… et donc des prix plus élevés pour le blé, le maïs ou le soja. Les choses ne sont pas si simples.
Le blocus du détroit d’Ormuz a porté le coup de grâce pour les engrais
Si depuis le début du conflit, les prix de l’urée ont grimpé d’environ 60 %, les contrats à terme sur les premières échéances de blé, maïs et soja à Chicago et Paris sont aujourd’hui au même niveau qu’au 27 février (à l’exception du HRW impacté par des conditions météo compliquées). Ce sont les prix de la nouvelle campagne qui progressent (prime de risque) : +2,4 % pour le blé français vs +1 % pour le SRW, +2,5 % pour le maïs US vs +4 % pour son homologue français et +2 % pour la graine de soja contre -3,5 % pour le tourteau.
Certaines vannes s’étaient déjà refermées avant
En ce qui concerne l’approvisionnement mondial en engrais, certaines vannes s’étaient déjà refermées avant la fermeture du détroit d’Ormuz. Les prix ont d’abord été impactés par le conflit russo-ukrainien dès 2022, puis en fin d’année 2025, par la décision des industriels chinois (qui contrôlent près de 5 millions de tonnes d’urée et 40 % du commerce mondial des phosphates) de ne pas faire de nouveaux plans d’exportation avant juin 2026 (cf. le plan stratégique exhortant entreprises publiques et privées à maintenir leurs propres stocks). Le blocus du détroit d’Ormuz a porté le coup de grâce. Mais si la région du Golfe persique représente environ 43 % des exportations d’urée par voie maritime, 44 % du soufre transporté par la mer, un quart de l’ammoniac et d’importants volumes de phosphate transitant via l’Arabie saoudite, les perturbations actuelles n’impactent pas tous les pays de la même façon. Si certains n’ont pas de réels problèmes d’approvisionnement, tous subissent la hausse des prix des intrants causée par le dysfonctionnement dans cette région du monde. Une étude très récente[1] montre que l’Europe est peu exposée, avec 0 % de sa consommation de phosphates (DAP/MAP) transitant par le détroit d’Ormuz[2], 2,3 % de celle d’urée, 5,1 % pour l’ammoniac, et 0 % pour la potasse. Cela ne l’empêche toutefois pas d’être exposée à une augmentation des prix, ou à des pressions sur l’approvisionnement en engrais. Mais nous sommes loin de l’impact subi par l’Indonésie qui importe 60 % du soufre du Moyen-Orient, ou par la Chine qui en importe 46 %. En ce qui concerne l’urée, 72 % de la consommation australienne transite par le détroit d’Ormuz, 45 % pour le Brésil et 17 % pour les États-Unis. Quant à l’Inde, c’est 80 % de son importation d’ammoniac qui est visée.
Personne n’est protégé d’une hausse de prix
Les pays à la fois producteurs et consommateurs d’engrais vont donc d’abord privilégier leur marché intérieur. Mais cela ne veut pas dire que leurs agriculteurs seront protégés d’une hausse des prix. L’exemple le plus marquant est celui des États-Unis, arroseur-arrosé. Le prix de l’urée y est passé de 350 $/t à 700 $/t en 3 mois, augmentant un peu plus les coûts de production du maïs. Mais c’est là que les subtilités commencent… Beaucoup s’attendaient à un fort recul des surfaces de la céréale fourragère dans les dernières estimations de l’USDA (80 % enquêtés après le 28 février). Or, les semis US sont certes attendus en baisse par rapport à 2025, mais en hausse par rapport aux premières estimations de février… Décider de planter du maïs ou du soja ne se résume pas seulement à une comparaison de coûts de production à un temps t ou au ratio de prix entre les deux cultures. Cela découle surtout du niveau réel de couverture de ses intrants, de ses conditions de cultures et de qualité des sols, des aides possibles, des stocks de report (en hausse en blé, maïs et soja aux USA).
Patricia Le Cadre / www.cereopa.fr
[1] Strait of Hormuz Closure and Global Fertilizer Trade Disruptions
En juin, le manque d’engrais sera déterminant
Le fait est qu’actuellement le monde ne manque ni de blé, de maïs ou de soja et encore moins de riz. En blé, nous devrions d’ailleurs avoir une première partie de campagne bien approvisionnée au niveau mondial. C’est en juin que le manque d’engrais sera déterminant en Australie, Inde, Bangladesh ou Pakistan. Le timing dans lequel s’inscrit la résolution du conflit au Moyen-Orient et l’ampleur des dégâts causés, dont personne ne sait rien, seront donc la clé des marchés. Les fonds spéculatifs peuvent sortir aussi vite qu’ils ne sont rentrés et l’écart entre ancienne et nouvelle campagne s’annuler. Et surtout, les cotations restent encore drivées par la demande. L’Iran est un importateur net de blé tout comme l’Indonésie… mais les coûts logistiques les impactent pour le moment. Ce qui pourra obliger les vendeurs à faire un effort.L’indice S&P GSCI Agriculture est un bon indicateur de tendance, et ne montre pas de décollage intempestif. Il faut surveiller le niveau de 370, qui, s’il était franchi, ouvrirait la voie à un objectif à 415 (atteint début 2025). Pour rappel, il avait atteint 607 lors de la crise de 2022 (guerre russo-ukrainienne).

