La beauté du geste. L’amour du travail bien fait. La sensation de sentir la terre frémir dans une alchimie secrète entre la main de l’homme et le souffle de la terre. Depuis que le cultivateur retourne la terre – de l’araire tirée par un bœuf à la charrue six corps tractée par 200 chevaux – le même sentiment habite le paysan devant la terre brune fraîchement retournée : la satisfaction du travail accompli.
Mais ce plaisir pourrait bientôt n’être plus qu’un souvenir, enfoui comme une semence qui ne germera plus. C’est déjà un peu le cas avec l’assistance technologique qui équipe désormais le matériel agricole. Le chauffeur ne tourne presque plus la tête pour vérifier son travail : tout s’affiche sur l’écran fixé dans son champ de vision où défilent cartes, trajectoires et données. Pour bien des tâches, le volant lui-même est devenu accessoire. Le tracteur se guide seul, piloté par ce qui s’apparente à une magicienne froide : l’intelligence artificielle (IA).
Pour bien des tâches, le volant lui-même est devenu accessoire
Jusqu’ici, le conducteur a encore le sentiment d’être l’artisan de son œuvre. Mais demain, quand on lui demandera de descendre de son tracteur – car c’est bien la prochaine étape –, que restera-t-il ? Une blessure. Une blessure d’orgueil, plus profonde que le labour. Une blessure semblable à celle qu’ont connue tous ceux dont le métier a disparu au fil des décennies. Un sentiment de dépossession d’un savoir-faire, d’une culture paysanne transmise de génération en génération.
En colonisant peu à peu tous les gestes humains, l’intelligence artificielle fascine autant qu’elle inquiète. Car derrière la promesse d’efficacité se profile aussi le risque d’un effacement : celui du lien entre l’homme, son métier et le sens qu’il y trouve. Voilà pourquoi, pour ne pas en devenir l’esclave, il faudra d’abord apprendre à dompter l’IA.

