Découvertes

Les lieudits racontent notre histoire

Certains noms de village remontent aux migrations des Bretons au IVe siècle. D’autres font référence aux grands défrichements du XIe siècle et à la ferveur religieuse que connaît cette période. La vie rurale et l’agriculture sont aussi à l’origine de nombreux noms de lieudits.

Le loup est de retour en Bretagne ? Il y était déjà, comme l’indiquent les nombreux lieudits bretons : Gars-en Blay en Senven-Léhart (22), Poulbleizi en Ploudalmézeau (29), Carn-ar-Blei en Plounévez-du-Faou (29), Kerambleiz en Pont-l’Abbé (29), etc. À moins que ce ne soit la personne qui habitait ce village qui était elle-même le loup tant redouté, comme d’autres peuvent être malins comme le renard ? Il est en effet fort probable que Kerlouarn fut occupé dans un temps très ancien par un homme rusé comme Goupil…

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Hervé Guéguen, chef de service patrimoine linguistique et signalisation à l’Office de la langue bretonne.

Viser l’authenticité, chasser la fantaisie

« Dans deux cas sur trois, le terme descriptif se rapporte à un nom de personne », explique Hervé Guéguen, chef de service patrimoine linguistique et signalisation à l’Office de la langue bretonne. Cette institution devenue publique en 2010 se charge entre autres d’accompagner les communes dans la signalisation, en veillant « à respecter au plus près la prononciation locale écrite selon les règles de l’orthographe moderne ».
À ce jour, 231 communes et 15 structures intercommunales bretonnes ont d’ores et déjà signé la charte « Ya d’ar Brezhoneg » (Oui au breton) dont une des missions est justement de préserver l’authenticité phonétique et graphique des noms de lieux. Et pour qu’arrête de fleurir des noms complètement exotiques comme cette « rue des Pélicans » dans la Presqu’île de Crozon ou ces quartiers quadrillés de rue des Violettes, des Capucines et des Papillons. Ou encore, éviter ces dérives linguistiques qui transforment Croez-Hent (carrefour en breton) en Croissant (si encore c’était au beurre !). Quand parfois la graphie ne tourne pas carrément à la fantaisie : Kergrib qui devient Kergrippe, Ros (coteau) qui devient la rose ou pri (argile) qui sous la plume d’un employé municipal s’est muté en « prix », d’où Poulprix. Façon simple de transformer un trou de boue en mine d’or.

Les anciens sont les passeurs de mémoire

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Au détour d’une route, la signalisation est une invitation au voyage dans l’espace et dans le temps.

Pour s’approcher le plus possible de la graphie et de la forme parlée ancienne, l’Office de la langue bretonne combine et multiplie les sources : rencontre de bretonnants du cru, consultation des données du recensement du XIXe siècle – notamment celui de 1911 pour sa densité de population dans les campagnes –, carte de Cassini, cadastre napoléonien, cartulaires d’abbayes, etc. Une collecte des prononciations locales, avant que les derniers locuteurs « autochtones » ne disparaissent, est en cours actuellement. « Depuis plusieurs années, Yannick Madec réalise un travail de collecte orale. Il a commencé par le Vannetais avant que ne disparaissent les rares et derniers bretonnants de cette région. Puis il a fait le tour de la Bretagne en remontant jusqu’à Paimpol, à l’exception du Léon où le linguiste et écrivan, Mikael Madeg, a procédé à une collecte qu’il a remise à l’Office. Aujourd’hui, Yannick termine son Tro Breizh par le Centre-Bretagne », indique Hervé Guéguen. Et d’évoquer l’intérêt et l’urgence de ce travail : « Dans 10 ans, la bibliothèque orale aura disparu. Les anciens sont les passeurs de mémoire. C’est une partie du patrimoine breton qui est menacé ».

Car quand il est question noms de lieudits, c’est bien de patrimoine qu’il s’agit. « À partir du IVe siècle, la Manche n’était pas un obstacle comme aujourd’hui mais un moyen de passage », rappelle Hervé Guéguen en évoquant les Bretons chassés par les Angles et les Saxons qui, en débarquant en Armorique, découvrent des sites abandonnés ou en ruine qu’ils désignent par des appellations telles que kozh-kêr (vieux village), krugell (tumulus), leure (monument mégalithique).
Au Xe siècle, après les invasions normandes, « une période de prospérité s’installe en Bretagne », poursuit le spécialiste de la langue bretonne qui note le développement à cette période des lieudits « avec le spécifique ker qui désigne désormais une ferme alors que dans des temps plus anciens ker qui découle de tre faisait référence à un lieu fortifié, comme dans Trégastel (au sens de château fortifié).  »

Des noms ayant trait à l’agriculture

Les génériques ker, les ou plou et autres s’enrichissent systématiquement de termes de précision. L’agriculture et l’élevage sont évidemment très présents dans les noms de lieudits. Kerfoen en Plouégat-Moysan indique que l’on y faisait beaucoup de foin ou peut-être le paysan était-il tout simplement doué pour faire du bon foin. À Kerzunis, en Laz (29), on y cultivait certainement un mélange d’orge et de froment, tout comme à Keranfostal, en Cléder (29), les tas de gerbes devaient être imposants, signe d’une bonne terre ou d’un bon paysan.
Les animaux d’élevage ont également inspiré la genèse de noms de village. Parc-ar-Hézec, en Melgven, désigne probablement ce champ affecté aux chevaux. Parfois le terme se veut plus précis : la jument donne Poulhazec en Plouescat (29) ; l’étalon est évoqué dans Scolmarc’h (école du cheval) en Querrien (29). Très implanté sur le territoire, le bovin est très présent dans les noms de lieu : buoc’h, – la vache au singulier – se décline en Poulbioch en Plouvorn (29) et Toul-Veuh en Glomel (29) ; son pluriel saout, se retrouve dans Pont-ar-Saoult en Poullaouen (29) ; le bœuf est reconnaissable dans Coat-Noenneg en Collorec (29). Quant au taureau Tarw, il intervient dans Penterff en Plouay (56). Pour le coup, pas sûr qu’il y eut quelque taureau impressionnant dans ce village, mais plus probablement un homme peu gracieux avec une tête de taureau ou tout simplement peu avenant voire belliqueux comme son animal totem.

D’ouest en est
Dans la partie occidentale de la Bretagne, les noms de lieux sont essentiellement bretons. « La partie orientale de la Bretagne est plus composite et est généralement divisée en deux espaces », explique l’Office de la langue bretonne. À l’extrême-est, au-delà de Rennes et Nantes, la toponymie est d’origine gauloise, et surtout romane. Des toponymes bretons y sont cependant présents de manière sporadique. Dans l’entre-deux se présente une zone mixte.

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