Ce que Marie-Hélène Lafon décrit dans son Cantal natal pourrait se jouer ailleurs. « En Bretagne comme dans les plaines de Sibérie. Le rapport au travail, aux émotions, aux choses… ce n’est pas assigné à résidence », dit-elle. Les lieux changent, pas les ressorts. « Mêmes gestes, mêmes silences, même manière d’être au monde ». Sa littérature fixe la trace d’un monde paysan qui fut ; qui est encore (parfois), mais qui sans conteste est en train de basculer.
L’exode des filles laisse derrière lui des hommes seuls
« Je n’essaie pas de faire passer un message. » Pas de thèse affichée dans ses livres donc. Mais une évidence : ses textes ont une portée « testimoniale, sociologique, documentaire ». Elle capte ce qu’elle appelle le « socle paysan », non comme un décor, mais comme une manière d’être.
Un monde appris sans explication
Ce socle d’écriture s’est imposé très tôt. Une enfance dans une ferme isolée, où l’on ne raconte pas, où l’on explique peu. « On montre », dit-elle. Mais les gestes, eux, parlent. Les corps aussi. Les enfants apprennent vite ces codes, tiennent leur place comme ils apprennent à « donner la main » pour la besogne. Ils intègrent ainsi un rapport au travail qui ne les quittera pas : faire, finir, recommencer. Dans ses livres, cela affleure partout. Le travail n’est jamais un thème : c’est une structure. Une manière de tenir debout.
Rien de régionaliste dans ses livres. Mais universel au monde paysan. Derrière les paysages dépeints, on reconnaît des façons d’être. On entend une économie de parole. Une intensité contenue. Une attention au concret aussi. C’est ce qui explique la résonance des textes de Marie-Hélène Lafon bien au-delà de leur ancrage cantalien. Comme si, derrière chaque ferme, chaque cuisine, chaque cour, se dessinait un même monde.
Les corps, les voix, la matière
Attention pourtant : pas de nostalgie. « Aucune », appuie celle qui se définit comme écrivain et travailleur du verbe. Ses livres ne préservent pas un monde disparu. Ils enregistrent une bascule. Celle d’une génération qui a tout vu : mécanisation, recomposition des fermes, transformation des structures familiales. « On est les derniers », entendait Marie-Hélène Lafon, enfant. « Le départ des filles est décisif dans les campagnes », poursuit celle qui se compte parmi ces femmes nées depuis les années 60 montées en ville. Cet exode laisse derrière lui « des hommes seuls, des lignées interrompues, des vies resserrées ». Ses personnages portent cette fracture dans leur chair.
Ce qui frappe surtout, c’est la matière de son écriture. Elle part du corps. Les mains, les pieds, les postures. Avant même l’histoire, il y a une sensation. Une présence physique imprègne ses livres. Elle part aussi des voix. Celles des femmes notamment, racontant, imitant, restituant le monde avec précision. Et puis il y a les silences. Ceux des repas où l’on ne parle pas. Ceux des vies tenues. « Comment on écrit un silence ? On s’applique », explique-t-elle quand on l’interroge.


Écrire, une transgression
Écrire tout cela n’allait pas de soi pour Marie-Hélène Lafon, dans ce monde, « on ne raconte pas ». Surtout pas la famille. Encore moins l’intime. Passer à l’écriture, c’est franchir une limite. Une transgression assumée, nécessaire. « C’est ça ou rien », commente-t-elle. Mais la rupture n’est jamais brutale. Pas de règlement de comptes. Ses textes restent recevables, y compris pour ceux dont ils sont issus. Parce qu’ils ne trahissent pas : ils restituent.
Au fond, les livres de Marie-Hélène Lafon posent une question simple : qu’est-ce qui reste, quand tout change ? Ni les structures, ni les pratiques, ni les équilibres sociaux. Seul subsiste quelque chose de plus profond : un rapport au travail, au monde, aux autres. Une façon de faire face. De tenir. Un socle. Et la littérature, chez elle, n’est rien d’autre que cela : une manière de regarder en face et d’en garder la trace. De rompre le silence d’un monde de silence.
Didier Le Du
Cinq coups de cœur
Les livres de Marie-Hélène Lafon, vous en lisez un, puis deux, puis trois… puis encore un autre.• Joseph : l’histoire d’un ouvrier agricole qui tient son rang.• Les Sources : une vie, une enfance dans une ferme isolée du Cantal, puis la maison que l’on ferme pour la dernière fois.• L’Annonce : Paul, 46 ans, agriculteur, ne veut pas finir seul.• Les Derniers Indiens : le récit de la quatrième et dernière génération de paysans.• Hors Champ : Gilles n’en peut plus. Il faut que ça s’arrête…• L’histoire du Fils (Prix Renaudot 2020) : une vie marquée par l’abandon. Éditions Buchet-Chastel

