Durant 5 ans, de 2018 à 2023, la Chambre d’agriculture de Bretagne a testé à Kerguéhennec (56) 3 systèmes de culture avec introduction de protéagineux, avec différents niveaux de réduction de phytosanitaires. Le premier système est « classique », basé sur une rotation maïs-blé, qui sert de référence avec une baisse de 50 % des phytosanitaires. Il est comparé à deux systèmes diversifiés : un conduit en agriculture biologique (féverole de printemps, avoine de floconnerie, maïs, association triticale/pois et sarrasin) et un système agroécologique qui s’inspire du précédent (avec introduction de colza, féverole de printemps et mélange triticale/pois), mais en allégeant l’itinéraire technique et en se gardant la possibilité d’intervenir chimiquement si besoin (-75 % de phyto). « L’objectif était de vérifier l’impact sur la charge de travail ainsi que d’analyser le volet économique de ces systèmes, tout en suivant l’état de salissement des parcelles », décrit Jeanne Pourias, chargée de mission systèmes de culture innovants à la Chambre d’agriculture de Bretagne.
Dès qu’on touche à la réduction des phytosanitaires, on impacte autre chose
Choix des leviers à activer
Pour compenser la baisse des phytosanitaires, différents leviers agronomiques ont été activés : décalage des dates de semis pour limiter le risque pucerons sur blé, pour une levée rapide en maïs, mélanges variétaux et choix de variétés résistantes aux maladies, colza associé pour une meilleure couverture de sol… « Face à la présence de chardon et de rumex, une réflexion a été menée autour du labour : passage automatique si les cultures sont conduites en désherbage 100 % mécanique et labour occasionnel si un herbicide est possible dans l’itinéraire technique. »
Vigilance sur les vivaces
Pour la conduite en agriculture biologique, le salissement des parcelles s’est aggravé au cours des années (chardon et rumex), mais sans impact sur les rendements, avec du maïs grain allant jusqu’à 90 q. « Pendant 3 ans, certains lots de l’essai ont été basculés en luzernière. En 2025/2026, pour la première année de mise en culture, les effets sont très positifs. » En ce qui concerne le salissement des 2 autres conduites, le salissement s’est maintenu, tant en densité qu’en biomasse. « Avec l’allongement des rotations, la flore est plus variée. Elle s’adapte. Cela réduit la sélectivité de certaines adventices. »
Des rendements variables en protéagineux
Côté rendement, ils se sont bien maintenus, au-delà des effets météorologiques marqués comme en 2020 pour les céréales (automne pluvieux) ou 2022 pour le maïs (manque d’eau). « Le maïs est une culture sécurisante sur notre site, avec des rendements inférieurs en système de référence de 3 à 5 q par rapport au système agroécologique, du fait du précédent. Le colza s’avère être la culture la plus stable. » En protéagineux, les résultats sont plus variables. Sur sols battants, la féverole d’hiver s’est révélée difficile à désherber mécaniquement, elle a été remplacée par de la féverole de printemps. L’objectif rendement de 60 q en triticale/pois n’a été atteint que 2 ans sur 5, lié à la forte pression aphanomyces dans le sol.
Et sur le plan économique ?
« Il s’avère qu’aucun système n’est parfait. Dès qu’on touche à la réduction des phytosanitaires, on impacte autre chose, amenant à faire des compromis », conclut Jeanne Pourias. Le système de référence (-50 % de phyto) a atteint des rendements satisfaisants mais présente un temps de travail supérieur au système moyen breton (système reconstruit à partir des pratiques de cultures de la région). Le système intermédiaire (-75 % de phyto) se rapproche sur le temps de travail du système moyen breton mais avec des marges à la peine (faible valorisation des protéagineux) et des rendements inférieurs à 20 %. Le système en AB s’est bien conduit, sans impact sur le temps de travail mais des rendements réduits de 20 à 30 % (compensés par des prix de valorisation supérieurs en AB).
Carole David
Allier agronomie et zootechnie
Opinion – Jeanne Pourias – Chargée de mission Systèmes de culture innovants à la Cab
Le système agroécologique (baisse des phytosanitaires de 75 %) mis en place à Kerguéhennec (56) a été maintenu 2 années supplémentaires avec le projet Sysporc (2023-2025). L’objectif était de fournir en théorie le maximum de matières premières nécessaires pour élaborer la ration porcine de la station de Crécom (22), tout en analysant l’effet rotation et la croissance des animaux. Les deux années de suivi ont été propices aux protéagineux (lupin, soja, féverole). Trois scenarios ont été élaborés : une ration basée sur toute la diversité des matières premières présentes dans la rotation, et deux rations utilisant seulement une partie des cultures : colza, maïs, blé, soja, orge d’un côté ; blé, féverole, lupin et maïs de l’autre. Les résultats sont plutôt encourageants en termes de marge et de résultats zootechniques mais posent des contraintes logistiques (nécessité d’une faf, broyage et stockage des aliments).
Voir les incidences à 30 ans
Une nouvelle expérimentation interrégionale Disco vient de démarrer (2025-2030), en se basant sur les systèmes zéro phyto et agroécologie à Kerguéhennec. « Pour gérer le ray-grass apparu dans les parcelles depuis 2 ans, le labour a été revu et est réalisé 1 année sur 3 pour ne pas remonter les graines à la surface et diminuer la capacité germinative des adventices. Même si, pendant ce temps-là, on gère moins le reste de la flore… », nuance Jeanne Pourias. Tous les systèmes observés s’appuieront sur une modélisation de parcelles sur une trentaine d’années, réalisée par l’Inrae avec l’outil Florsys, « pour voir l’incidence des rotations sur le salissement, le rendement avec différents aléas climatiques. Avec de tels outils, nous allons gagner en puissance par rapport à nos effets systèmes étudiés au champ ».

