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Une fuite en avant

C’est le thème d’une thèse défendue par Jules Hermelin, anthropologue, dans laquelle il tente d’expliquer la perte de sens collective et individuelle qui affecte le monde des éleveurs laitiers. 

En début d’année, un jeune éleveur du Morbihan, installé après tiers en 2012, faisait part, dans nos colonnes, des difficultés qu’il avait rencontré dès le début de son activité, se retrouvant rapidement dans le rouge avec ses 300 000 litres de lait à produire. Solution retenue, passer à 400 000 litres puis à 500 000 l, seul sur son exploitation, pour enfin finir en redressement judiciaire, cinq ans après son installation. Focalisé sur le volume à produire. Honteux d’en parler au voisinage. Cet exemple illustre, au moins partiellement, la thèse de la fuite en avant des troupeaux humains-bovins défendue par Jules Hermelin, anthropologue, intervenant à l’assemblée générale de Solidarité Paysans, à Pontivy. Un homme seul submergé par son travail, avec des heures d’astreinte limitant le contact social dans la période de crise de trésoreries d’après quotas.

Le mirage de la libéralisation de la production

Avec la fin des quotas, la politique publique s’est effacée. « Ce sont les laiteries qui décident désormais de tout. Puisqu’elles n’étaient plus limitées par les quotas, elles sont parties à la conquête de marchés internationaux », explique l’anthropologue. « La consommation mondiale augmentant, le volume produit par ferme devait suivre. La loi du marché… Des responsables professionnels de la région parlaient de près d’un milliard de litres supplémentaires à produire. Répondre à l’eldorado chinois… Avec plus de vaches par ferme car le volume produit par vache était déjà maximisé… Pour remporter ces marchés, les industriels ont baissé leurs prix et donc celui qu’ils payaient aux producteurs. Le tout, dans une grande opacité car après 48 heures, le lait n’est plus du lait. Des centaines de produits sont échangés dans un réseau transnational. Difficile d’y trouver les bons indicateurs pour élaborer les prix. Pourtant, la consommation était là ». On connaît la suite, les prix n’ont pas augmenté et les effectifs s’érodent. Ces éléments ont renforcé la méfiance des éleveurs envers leurs coopératives : « Ils ne sont plus très sûrs que leur groupement défende leurs intérêts ». Depuis trente ans, le prix du lait reste bas, malgré l’accroissement des coûts de production. La taille des troupeaux augmente, sans rapporter davantage. La main-d’œuvre bénévole diminue, accentuant la difficulté de se faire remplacer. « C’est difficile de trouver un remplaçant qui accepte de gérer un troupeau d’une centaine de vaches pour un smic  ».

Retrouvez l’interview de Jules Hermelin en podcast.

Le jeune finance la retraite du cédant

Toujours plus gros, toujours plus endetté. « Les agriculteurs restent des travailleurs indépendants, mais l’univers des contraintes se resserre de plus en plus. Car dans une ferme, explique l’anthropologue, quand on fait un choix, il est difficile de revenir en arrière, les investissements sont tels qu’il n’y a pas d’autres solutions que de continuer. 15 ans au minimum. Réorienter le système, produire à l’herbe, par exemple, pour gagner en autonomie quand on vient de construire des bâtiments… ». Il remet en cause la politique de soutien à l’investissement, les installations de plus en plus coûteuses. « Cette suraccumulation de capitaux développe les monopoles : ce sont forcément les plus riches qui peuvent racheter ». De plus, « c’est le repreneur qui finance la retraite des cédants ». Le futur éleveur finistérien imagine un statut particulier pour l’agriculteur, rattaché au régime général qui lui permettrait d’avoir des droits au chômage, à la retraite… « Cette idée reste un impensé, à droite comme à gauche ».

Perte de convivialité

Jules Hermelin évoque également la désertification des campagnes qui affecte la vie sociale, le temps où les institutions publiques et privées étaient à portée de main de l’agriculteur. La convivialité qui existait dans les campagnes se fait plus rare. « Ces chantiers d’ensilage entre voisins où on donnait et on recevait. Ces échanges qui apportaient de la souplesse dans les relations de travail ». C’est, selon lui, cette fuite en avant qui provoque épuisement et suicides, bien trop nombreux dans le monde agricole. Le bilan n’est pourtant pas tout noir dans les campagnes : il s’installera, l’an prochain, sur une ferme qui produit et transforme du lait biologique.

Une perte de sens, de goût du métier

Lorsque l’on passe à cinquante vaches et plus, il y a un effet de seuil : l’éleveur est submergé. Il pense désormais en milliers de litres, en haut de bilan, on ne lui laisse plus la liberté de penser à ses vaches. Il se replie sur les logiciels d’aide à la décision, accaparé par les chiffres. ​Même si la technologie peut être utile, il perd ce contact subtil avec ses vaches. C’est cette relation à l’animal qui faisait sens. ​C’est la limite de la pensée économique : elle fait perdre la connexion à l’environnement » .Jules Hermelin, anthropologue.

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