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« La terre, je lui ai assez donné »

Paysan Breton ouvre ses colonnes aux voisins de « Jean-Yves », agriculteur de Briec (29), qui a mis fin à ses jours.

Quelques jours après les obsèques, Gwen Corriou porte un brassard noir. « En hommage à mon ami d’enfance », dit avec pudeur l’agriculteur de Briec. L’émotion est palpable. Celui qui l’a accompagné de la maternelle à l’école d’agriculture du Nivot, puis qui a partagé la même passion pour l’agriculture, n’est plus. Jean-Yves Marrec s’est donné la mort dans sa ferme. Seul.

Alarmer l’opinion

Pas sûr que l’agriculteur décédé aurait imaginé un tel retentissement médiatique après sa mort. Mais Gwenn Corriou et quelques-uns de ses voisins ont décidé de ne pas se taire : « Pour alarmer l’opinion de ce qu’il se passe dans les campagnes ».

Pour l’agriculteur de 53 ans qui s’est suicidé, « personne n’a rien vu venir ». Comme souvent. Pourtant, dans un courrier sobre et digne, écrit d’une main visiblement déterminée, l’agriculteur de Briec clame son désespoir avec force. « J’en ai assez de bosser 3 000 heures par an pour produire la richesse sur laquelle on prélève pour entretenir des parasites (…) Assez des critiques, des contraintes de gens qui n’ont jamais rien produit ». Plus encore, il s’en prend à la terre nourricière. Cette terre qu’il a sans doute beaucoup aimée et qu’il a fini par haïr. Jusqu’au point de désirer de ne « pas être enterré. La terre, je lui ai assez donné ».

Le « système » désigné

Ce 18 juin, la colère sourd dans le groupe réuni chez la famille Corriou. « Nous vivons un agricide. Tout le monde est responsable », martèle Gwen Corriou. Raymond Jaouen, agriculteur retraité qui avait loué sa ferme au défunt, estime que « nous sommes pris de court. Nos politiques ne sont pas à la hauteur ; nos organisations professionnelles doivent prendre conscience de la réalité de vie du monde agricole qui est en détresse. Nous vivons une époque exceptionnelle, il nous faut des idées exceptionnelles ».
Au fil de l’échange, les griefs « contre le système » s’accumulent. « Trop des gens qui vivent autour de nous vivent trop grassement. Dans le même temps, ce n’est pas normal qu’on y laisse notre peau pour nourrir la population. Le milieu agricole est victime de paupérisation. On nous a même volé nos quotas laitiers », s’accordent Gwen Corriou et Jean-Claude Barré. Et de s’élever contre une certaine forme d’infantilisation du monde agricole : « Tout le monde vient nous dire comment faire. Aujourd’hui, on nous oblige à participer à des formations sur le bien-être animal animées par des personnes qui n’ont jamais travaillé avec un animal. Et le bien-être humain, quelqu’un s’en préoccupe ? »

Après quelques jours d’alerte médiatique, les agriculteurs mobilisés disent avoir eu « énormément de messages d’empathie et d’encouragement ». « On nous félicite d’avoir osé parler ». D’avoir osé parler d’un tabou de plus en plus difficile à cacher comme le révèlent les statistiques.

L’éleveur de 45-55 ans
La surmortalité par suicide chez les agriculteurs est 20 à 30 % supérieure à la moyenne de la population. La tranche 45-55 ans est la plus représentée. La production laitière et l’élevage bovin sont les secteurs les plus touchés et certaines régions sont particulièrement représentées, comme la Bretagne ou les Pays de la Loire.
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