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Evaluer la conservation de l’ensilage à vue de nez

Pour le Suisse Pierre Aeby, un silo mal tassé et mal bâché est synonyme de billets de banque qui partent en fumée. Il donne des repères pour estimer l’état de ses fourrages.

« Il faut un minimum de déperdition entre le champ et la gueule de l’animal », démarre Pierre Aeby, invité en fin d’hiver par la Chambre d’agriculture de Bretagne pour animer des formations autour de la qualité des fourrages. « Or, sur un silo, 5 % de pertes sont inévitables car liées aux mécanismes de la fermentation lactique qui acidifie le fourrage, base d’une bonne conservation. Mais tout ce qui est autre chose que de la fermentation lactique est un gaspillage. » De l’échauffement et de légères moisissures constatés sur un front d’attaque, par exemple, signifient une consommation indésirable de matière sèche par les bactéries et les levures. Le spécialiste rapporte qu’une étude montre qu’en moyenne, les pertes de matière sèche des silos (herbe et maïs) dans les exploitations se situeraient autour de 15 %. Ce qui signifie que chez de nombreux éleveurs, les dégâts sont bien plus importants.

Financer le ralentissement de son chantier d’ensilage

« D’un point de vue financier, peut-on accepter de perdre 25 % ou plus de la valeur du stock récolté ? », interroge Pierre Aeby. « Les producteurs de lait doivent imaginer que ce sont des billets de banque qui s’envolent. » Il illustre son propos d’un exemple : dans un silo-couloir de 1 200 m3, il y a 32 000 € de maïs sous la bâche. « Entre une perte de 5 % et une perte de 15 %, l’écart de 3 000 € en valeur. Si une balle d’enrubanné vaut 50 €, imaginez ce que représenterait le tas de toute cette matière sèche partie en fumée ? »
Après s’être assuré de récolter au bon stade (taux de matière sèche) et d’avoir opté pour une longueur de brins adaptée, l’étape cruciale suivante est le tassage. Avec des ensileuses plus larges et des remorques plus volumineuses, le débit de chantier a nettement augmenté. Mais a-t-on conservé le potentiel de tassage suffisant au silo ? Souvent non, estime Pierre Aeby. Avant de rappeler que l’attelage qui tasse doit être équivalent au tiers de la masse de fourrage qui entre dans le silo en une heure. « Soit 10 tonnes pour tasser lors d’un chantier qui apporte 30 t d’ensilage au tas à l’heure. »

« Il faut savoir dire « tu vas trop vite, je ne peux pas tasser correctement », recommande le spécialiste qui souligne le rôle majeur des entrepreneurs de travaux agricoles. Et d’interpeller les éleveurs : « Etes-vous prêt à investir dans la conservation ? A financer le ralentissement du chantier, voire même l’arrêt temporaire de l’ensileuse ou un tracteur supplémentaire pour tasser, pilonner, bétonner une succession de couches fines ? C’est comme ça qu’on passe de 20 % à 10 % jusqu’à 5 % de pertes : en investissant 500 € supplémentaires à la récolte pour sauver 3000 € de fourrage et éviter ensuite des vaches qui ingèrent mal, produisent moins et ne prennent pas veau en mangeant du moisi… »

Une acidification rapide contre les butyriques

L’objectif dans un silo est d’atteindre une densité supérieure à 240 kg /  m3. « Personne n’en parle, mais sur les bords ou le haut des silos, on se situe trop souvent à 140 à 150 kg / m3. » Pour s’en rendre compte, le test de la main est facile à entreprendre. « Sous la bâche, je rentre 4 doigts dans le fourrage. Un mètre plus bas, je n’arrive pas à entrer un doigt. Si les doigts rentrent, rien d’étonnant à ce que l’air pénètre… », rappelle Pierre Aeby.

Et de terminer en rappelant qu’un ensilage réussi a un pH de 4,5 ou moins. « A pH 5 ou 5,5, le silo n’est pas stabilisé. » Si l’acidification n’est pas suffisante (et / ou s’il y a de la terre dans le fourrage), la fermentation butyrique va consommer beaucoup de sucres et de protéines et dégager du gaz carbonique et de l’ammoniac. « Et plus il y a de butyriques, plus le pH monte, et plus d’autres bactéries sont susceptibles de se développer et de dégrader votre stock. »

Appréciation sensorielle
Les éleveurs réalisent une analyse par an de leurs fourrages. « A partir de 500 g, on prédit la valeur de tonnes de stock », souligne Pierre Aeby. Il recommande de compléter ces données par une appréciation sensorielle. « Elle ne coûte rien, peut être répétée 100 fois, apporte des informations sur la conservation et à l’arrivée sur les valeurs nutritionnelles. » Lors de formations, le Suisse enseigne comment évaluer ses ensilages (maïs, herbe) ou foins. Pour l’herbe, l’observation visuelle permet de classer son fourrage : présence de ray-grass ou de luzerne, proportion des légumineuses, stade de récolte… Pour le maïs, on observe le hachage, l’état des grains et on estime le taux de matière sèche  : « Serrez fortement, une fois, une poignée d’ensilage. Si vos mains sont humides et collantes mais que ça n’a pas coulé, le taux se situe entre 32 et 35  %. » Une fois le type de fourrage bien caractérisé, à l’aide d’un diagramme, cette enquête méthodique se poursuit pour repérer les défauts de conservation. Un caillou, de la poussière ou de la terre… Autant d’indices précieux. Surtout, Pierre Aeby insiste sur l’importance de reconnaître les odeurs d’acétique, de butyrique et d’alcool. « Ce diagnostic permet de déterminer ce qui a été perdu et où sont les trous dans la passoire pour, à l’avenir, améliorer la conservation de ses fourrages. »
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