Dans les archives de Paysan BretonPolitique et Syndicalisme

Depuis mai 1972, la grève du lait n’a pas pris une ride

Une impression que rien n’a changé en 45 ans. La triple projection du film « La guerre du lait de 1972 » a replongé les agriculteurs finistériens au cœur d’un conflit qui a fait date dans l’histoire des luttes paysannes.

À vrai dire, les organisateurs(1) ne s’attendaient pas à un tel succès des soirées-débats organisées sur la grève du lait de 1972. Le contexte actuel de crise laitière a inévitablement donné une dimension particulière à cette thématique. Le fait que 600 agriculteurs se sont déplacés à Bannalec, Plogonnec et Coat-Méal (29), – sans oublier la journée organisée par les étudiants du lycée agricole de Bréhoulou – montre toute la charge émotionnelle et symbolique de ce grand mouvement agricole qui a marqué le début des années 70. La grève du lait n’était pas seulement une manifestation pour une revalorisation du prix du lait, mais aussi une demande de reconnaissance par les paysans de leur travail. En 1972, le prix du lait (57,50 ct/L) était inférieur à son coût de revient (68 ct/L). « Le problème de fond reste identique », se sont  accordés les participants au débat.

Un syndicalisme bien utile

Une chose est sûre, insiste Yvon Le Bris, ancien agriculteur à Bannalec : « Les problèmes n’ont pas tellement changé en 45 ans. Il faut toutefois s’interroger : quel serait le prix du lait s’il n’y avait pas eu le syndicalisme ? ». Et d’étendre sa réflexion aux autres productions agricoles : « On l’a bien vu lors des manifestations de 2015 au MPB à Plérin. Sans pression syndicale, le prix du porc n’aurait pas été maintenu à 1,30 €/kg pendant de longs mois avant de rebondir grâce aux exportations sur la Chine ». En 1972 aussi, la pression du monde agricole sur l’industrie laitière a abouti à un compromis. Mais cet accord a été vidé de son contenu dans les semaines suivantes…

Autre temps, autre crise. Aujourd’hui, il est surprenant de constater le calme qui règne dans les campagnes tant les difficultés économiques des éleveurs sont importantes. Marginalisation de la population agricole dans la société, modification profonde des structures familiales (en 1972, les agricultrices ont largement pris part au conflit), fragilisation relative de l’investissement syndical, résignation individuelle, etc., expliquent pour partie cette absence de mobilisation. Mais jusque quand, tant 2017 risque de ne pas leur livrer les promesses de prix annoncées.

Les raisons d’une crise
Entre 1968 et 1982, la production laitière bretonne a doublé. Les éleveurs laitiers s’opposent depuis 1970 aux entreprises laitières afin d’exiger la définition du prix de revient du lait et le paiement au juste prix qui tiendrait compte du prix du travail. « C’est la première fois que l’on évoque le prix de revient en agriculture », évoque Georges Dauphin, agriculteur à Arzano et élu président de la FDSEA du Finistère en 1969.

Le 23 mai 1972, 16 camions de collecte de lait sont interceptés par des groupes de paysans du Finistère. Ce mouvement s’étend rapidement au Morbihan et à la Loire-Atlantique. Alors que dans le Nord-Finistère, les producteurs bloquent les laiteries et séquestrent les dirigeants de coopératives, le bourg de Guiscriff (56) devient le point névralgique de la grève du lait. Jusqu’à 118 camions sont bloqués sur la place de l’église. Pourquoi à Guiscriff qui n’a pas la réputation d’être un bastion syndical ? Parce que l’appel au soutien des Morbihannais lancé par Georges Dauphin a été très bien relayé et que la place de l’église n’a que deux sorties faciles à contrôler.

Un mouvement né du terrain

Comme bien souvent dans les conflits majeurs, le mouvement de la grève du lait de 1972 (c’est également vrai pour la Guerre du lait de 2009 et des manifestations laitières de 2016) démarre « du terrain ». En 1972, les entreprises laitières, les pouvoirs publics et le syndicalisme officiel ont été surpris de l’ampleur du mouvement qui concernait essentiellement le Finistère, le Morbihan et, dans une moindre mesure, la Loire-Atlantique. Les Côtes d’Armor et l’Ille-et-Vilaine sont restés en dehors du conflit.

Ces différences départementales révèlent en fait une profonde division syndicale du monde agricole. À tel point que, durant cette grève du lait qui dura 15 jours, la FNSEA se retrouve à contrer les initiatives des « grévistes » soutenus par les Travailleurs Paysans. À noter aussi que durant ce conflit, les médias ont joué en faveur des pouvoirs publics en minimisant l’importance du mouvement, voire en diffusant des informations mensongères. Ce qui n’a pas été le cas lors de la guerre du lait de 2009. La multiplication des supports de presse a ses avantages.

Le pire, c’est le vide social

Le corporatisme qui s’est manifesté lors de la grève du lait était en fait une fausse unité paysanne. En demandant de maintenir un prix de marché élevé, les agriculteurs les plus en pointe sont ceux qui gagnent le plus dans l’affaire ; un prix social des produits agricoles profite plus aux grandes exploitations qu’au petit paysan qui sert d’alibi dans les revendications. Mais, reconnaissons-le, le pire dans tout cela, c’est au final la disparition du tissu agricole dans le milieu rural. Aujourd’hui encore, et plus que jamais, le désastre, c’est le vide social qui nous guette. Le mur, il est là.Guy Chapouillié, cinéaste auteur du film

(1) L’initiative revient à Daoulagad Breizh, Jules Hermelin, doctorant en sciences sociales, et Mathurin Peschet, réalisateur finistérien.

Film « La guerre du lait » : http://www.archives-video.univ-paris8.fr/video.php?recordID=102

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