Dans les archives de Paysan Breton

Le 14 février 1959 : “De mes cinq enfants, pas un seul ne veut me succéder”

Dans les archives de Paysan Breton :

Le 30 janvier, nous avons reçu d’un de nos lecteurs de la région de Dinan, la lettre suivante :
“C’est avec un profond regret que je me vois dans l’obligation de ne pas renouveler mon abonnement ; vu mon âge, je quitte ma ferme et, pour me succéder, pas un seul de mes cinq enfants ne veut du métier. Je vous remercie bien sincèrement de votre dévouement à défendre notre triste coopération.” V.P.

Voilà dans quels termes, dont la brièveté cache l’émotion, un vieil exploitant nous fait part de la prochaine disparition d’une famille paysanne. Il ne nous dit pas s’il est propriétaire ou fermier, si l’exploitation est grande ou petite. Un fait est certain : sur cette exploitation, il a élevé cinq enfants et, comme partout chez nous, il a fallu pour cela faire à longueur d’année des journées de plus de huit heures.

Ses enfants sont élevés : il comptait sur l’un d’eux pour lui succéder et garder au décor de toute sa vie la marque de son travail, la signature de son nom, l’empreinte de ses pas. Et voilà que pas un de ses enfants n’accepte de marcher sur ses traces. Les raisons sont sans doute multiples et diverses : elles peuvent être familiales ou personnellement affectives. Mais, il en est une qui, à elle seule, est suffisante : le métier ne paie pas la peine que l’on se donne. Alors les enfants, l’un après l’autre, souvent à contre-coeur, vont chercher ailleurs les moyens de vivre et de fonder un foyer.

S’il y a des risques à partir, il y en a davantage encore, pensent-ils à rester. Et ce n’est pas à eux qu’il faut le reprocher. Car la faute en incombe aux responsables de la politique économique, aux technocrates de l’économie nationale, aux fanatiques de l’expansion industrielle qui continuent à provoquer l’accélération de l’exode rural, sans même se rendre compte qu’en bien des secteurs, le chômage n’est plus une menace, mais une réalité.

Voilà le résultat de la politique tour à tour dirigiste ou libérale mais toujours anti-agricole : une famille paysanne disparaît : cinq travailleurs de plus pour l’industrie ! Les planificateurs peuvent se frotter les mains. En attendant le jour où des incidents analogues à ceux de Fives-Lille les obligeraient, s’ils étaient conscients de leurs responsabilités, à s’en mordre les doigts.

E. Nogues

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