Découvertes

Les 12 sibylles au pays du Youdig

La mythologie gréco-romaine s’invite à Brennilis. Sur le retable de chêne défiant le temps, les 12 sibylles païennes veillent sur l’église paroissiale depuis plus de 400 ans. Intrigant.

La christianisation progressive de la Bretagne au IVe siècle a pris soin d’effacer toute empreinte des rites bretons vouant un culte aux forces de la nature. Menhir rehaussé de croix chrétienne, fontaine associée à quelque saint guérisseur, feu du solstice d’été devenu feu de la Saint-Jean sont autant de marques de cette culture chrétienne qui s’est imposée aux croyances païennes d’Armorique.

Des contemporaines d’Apollon

Alors que les Romains ont, au mieux converti, au pire détruit, les lieux de culte celtique de notre région, comment des prophétesses païennes gréco-romaines ont-elles atterri 1 000 ans plus tard dans les églises chrétiennes, si loin de leur terre d’origine qu’est la Grèce antique ? D’Athènes au Finistère, ce ne sont pourtant pas moins de 70 représentations des contemporaines d’Apollon qui ont pris place au sein de onze églises et chapelles du département. Dont l’église Notre-Dame de Brennilis qui, avec sa proche voisine de Saint-Herbot, et l’église de Lampaul-Guimiliau dans le nord du département, sont les seuls édifices religieux finistériens à présenter la cohorte complète des douze devineresses. Les sibylles étaient dans l’antiquité des femmes ayant reçu d’Apollon le don de prophétie. Elles étaient indépendantes et exerçaient leurs vaticinations dans diverses régions du monde gréco-latin. Leurs oracles furent consignés dans les livres sibyllins – 6 livres épargnés par le feu sur les 12 que comptait la collection originale –. Les premiers chrétiens essayèrent de trouver dans ces textes obscurs l’annonce de la venue du Sauveur.

Marie-Thérèse Klaus, guide locale, et Alexis Manac’h, maire de Brennilis
Marie-Thérèse Klaus, guide locale, et Alexis Manac’h, maire de Brennilis.

Mises en lumière par Michel-Ange

L’iconographique des sibylles n’apparaît cependant dans l’art de l’Occident chrétien que vers le XIIe siècle, pour fleurir à partir du XVe siècle et s’étendre jusqu’au XIXe. Michel-Ange lui confère ses lettres de noblesse à la Sixtine. Il n’en fallait pas plus pour que la représentation des prophétesses païennes se propage en terre chrétienne.

Jusqu’en Bretagne…

Aujourd’hui, on parlerait volontiers de « coup de communication » particulièrement réussi pour expliquer la diffusion de cet art païen dans les églises. Avec cette habileté éclairée qui consiste à obtenir quelque chose par son contraire ; autrement dit, « ouvrir l’art religieux pour prouver la foi chrétienne par l’autorité des païens », comme l’écrivait déjà au XVe siècle l’érudit Jean de Paris. « C’est ainsi que l’iconographie proposera en face des douze prophètes, les douze Sibylles, y associant parfois les douze apôtres », commente pour sa part Paul-Yves Castel, fin connaisseur de l’art religieux finistérien.

Âgées de 14 à 50 ans

À Brennilis, sur le retable de l’hôtel non polychrome finement sculpté, la Cimérienne ouvre le ban des sibylles âgées de 14 à 50 ans. Arborant un biberon antique en forme de corne, « elle rappelle que la Vierge allaita son enfant », indique Marie-Thérèse Klaus, guide locale passionnée et passionnante. Et de poursuivre : « Avec son glaive, l’Européenne ou Europa rappelle aux fidèles le massacre des innocents et la fuite en Égypte ». La flamboyante Érythréenne de 15 ans porte un grand rameau fleuri dans la main droite. Il évoque l’Annonciation à la Vierge Marie par l’archange Gabriel. « Elle fut la terrible prophétesse du jugement dernier ». Dans la force de l’âge, la Persique – 30 ans – foule au pied le serpent de la Genèse qui abusa Ève. « Sa lanterne est le symbole de la lumière apportée au monde par le Messie », poursuit Marie-Thérèse Klaus avant de mentionner la Samienne (23 ans), « dite encore la sibylle de Samos. Elle porte un berceau en perspective avec des montants latéraux. En effet, elle avait entrevu la vierge couchant l’enfant dans une crèche »

Annonce de l’âge d’or

Probablement parce qu’elle apparaît dans maintes légendes, la Cuméenne, dite aussi sibylle de Cumes, est sans doute la plus célèbre. « Elle tient un objet que l’on prend pour un pain, mais qui en réalité est un coquillage appelé “vulve de la vierge” », décrit  la guide de l’église paroissiale. Le dernier âge prédit par la sibylle de Cumes voit  « éclore un grand ordre de siècles renaissants et avec lui, s’élèvera l’âge d’or à la face du monde ». Une prophétie poétique à laquelle on aimerait tous y croire… Didier Le Du

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