La grande grève des Penn Sardin

En 1924, à Douarnenez, l’industrie de la conserve de sardines est partout. Mais derrière l’apparente prospérité de ce centre industriel national, des milliers de femmes vivent une réalité bien plus dure.

Photo d'époque des Penn Sardin - Illustration La grande grève des Penn Sardin
Les Penn Sardin étaient souvent très jeunes (photographie de Paul Gruyer du début du XXe siècle). | © Paysan Breton

Douarnenez (29)

Depuis toujours, l’histoire de Douarnenez est intimement liée au poisson. La sardine, abondante dans les eaux du golfe, était déjà prisée par les Romains qui s’en servaient pour fabriquer le garum, un condiment à base de poisson fermenté. Premier port sardinier de France en 1850, la ville finistérienne se développe encore plus avec la création de la première conserverie en 1853. Les boîtes en métal viennent alors remplacer les barils qui permettaient de sécher les poissons par pressage. Au fil des années, les usines se multiplient sur le port.

Les sardinières gagnaient moins que le prix d’un kilo de pain

Pour faire fonctionner ces conserveries, beaucoup de main-d’œuvre est nécessaire. Le poisson, denrée fragile, doit être travaillé rapidement dès son arrivée dans les usines. Les hommes étant pour la grande majorité marins, ce sont principalement des femmes qui y sont affectées. En 1924, plus de 2 000 Douarnenistes sont employées dans les 23 usines de la ville. Surnommées Penn Sardin en raison de la coiffe de leur uniforme, elles travaillent dans des conditions extrêmement difficiles. En plus des odeurs, de l’humidité, du froid ou de la manipulation d’huile bouillante, les journées sont interminables. Rythmées par les heures d’arrivée des bateaux et par la quantité de poisson pêchée, elles durent parfois jusqu’à 18 heures d’affilée. De très jeunes enfants sont également embauchés. L’âge minimum légal de 12 ans n’est en effet pas toujours respecté. En outre, les heures supplémentaires et les heures de nuit ne sont pas majorées.

Un salaire de misère

La rémunération des Penn Sardin est dérisoire. Qui aujourd’hui accepterait que son salaire horaire soit équivalent au prix d’un litre de lait ? C’était pourtant le cas dans les années 1920, où les sardinières gagnaient 80 centimes de l’heure, moins que le prix d’un kilo de pain, établi à 1,25 franc. Dans les conserveries, la colère monte. Les employées revendiquent une augmentation de 45 centimes. Comme le syndicat patronal refuse de discuter, la grève éclate le 21 novembre 1924 dans l’usine Carnaud, spécialisée dans la fabrique de boîtes métalliques. Trois jours plus tard, le mouvement s’étend à toute la ville. Plus de 2 000 personnes, essentiellement des femmes, défilent dans les rues. Partout retentit le slogan « pemp real a vo » ou « 5 réaux nous aurons » en français, ce qui correspond à 1,25 franc. En breton, l’usage était de compter en « real », la monnaie espagnole et portugaise. Cette habitude est issue d’une tradition ancienne d’échanges commerciaux avec l’Espagne.

Photo de la grève des Penn Sardin dans les rues de Douarnenez
La majorité 
des grévistes
 qui défilent 
dans les rues sont des femmes.

Un mouvement solidaire

Ce mouvement est remarquable par sa dimension féminine. Dans une société où les femmes n’ont même pas encore le droit de vote, elles prennent ici la tête d’un combat social majeur. Les ouvrières représentent 75 % des grévistes, mais elles restent majoritairement anonymes. Aucun nom n’est mentionné dans les archives ou dans les rapports de police, à l’exception peut-être de Lucie Colliard, syndicaliste à la CGTU et militante féministe, qui arrive au début de l’évènement pour le structurer et organiser le comité de grève.

Le mouvement est largement soutenu par la population : marins, artisans, ouvriers se rangent du côté des Penn Sardin. La ville est bloquée, et le conflit est largement médiatisé. Daniel Le Flanchec, maire communiste de Douarnenez ou encore Charles Tillon, représentant régional de la CGTU et membre du PCF (Parti communiste français) s’engagent également fortement dans la grève.

Collage d'articles de presse
La presse s’est emparée du sujet.

Attaque au café

Après plusieurs tentatives de négociations et de médiations, rien ne bouge. Le patronat refuse d’entendre les grévistes, qui de leur côté résistent et ne cèdent pas. Le 1er janvier 1925, plus d’un mois après le début des événenements, des briseurs de grève tirent sur Daniel Le Flantec alors que celui-ci se trouvait dans un café de la ville. Blessé, il est hospitalisé à Quimper et revient à Douarnenez 4 jours plus tard en véritable héros. La réaction de la foule est sans équivoque : elle saccage l’hôtel où résident les auteurs de l’attentat. Après cette attaque, l’opinion publique commence à soutenir les grévistes.

Quarante-six jours après le début de la grève, les Penn Sardin obtiennent enfin gain de cause. Les accords signés stipulent que le salaire horaire est désormais établi à un franc de l’heure, que toutes les heures de présence à l’usine sont payées, et que les heures supplémentaires et de nuit sont majorées de 50 %.

Un siècle plus tard, cet épisode est célébré dans toute la Bretagne et au-delà comme un symbole de l’engagement social féminin, de la solidarité ouvrière et des conquêtes collectives et continue d’inspirer les luttes contemporaines pour l’égalité et la justice sociale.

Alexis Jamet

Une des premières femmes élue dans un conseil municipal

Parmi les figures marquantes de la grève des sardinières de Douarnenez, Joséphine Pencalet occupe une place particulière. Ouvrière dans une conserverie, elle participe activement à la grève. En mai 1925, quelques mois après la victoire des grévistes, elle se présente sur la liste communiste de Daniel Le Flanchec aux élections municipales de Douarnenez. Elle est élue conseillère municipale, un événement exceptionnel, car les femmes n’ont alors ni le droit de vote, ni le droit d’être élues en France. Cependant, son élection est rapidement invalidée par le Conseil d’État, au motif que la loi interdit encore aux femmes l’accès aux fonctions électives.


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