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Et si l’Argentine faussait le jeu ?

Si sur le papier, l’offre et la demande mondiales de soja en 2020/2021 semble s’équilibrer, il ne faut pas confondre disponibilités et mise à disposition.

À en croire le dernier rapport de l’USDA, nous nous dirigerions vers un marché mondial de soja plutôt équilibré sur la nouvelle saison (sept/août 2020/2021). L’offre devrait croître de 11 Mt (récolte +25 Mt et stocks –14 Mt), tout comme les besoins de la trituration. Mais tout peut être remis en cause dans les prochains mois.

Entre crise sanitaire et économique

Côté demande, la visibilité est bien faible. Certes l’optimisme est de rigueur en Chine, mais une nouvelle vague de PPA y ralentit la reconstitution du cheptel porcin. Aux USA et au Brésil, leaders pour combler le déficit en viande chinois, les transformateurs sont sous pression face à la progression de la Covid-19. Enfin en Europe, la crise économique qui est devant nous ne milite pas pour une explosion de la consommation de viande.

L’origine américaine et brésilienne dans le viseur

Côté offre, tout reste à faire. Aux USA, après la surprise des dernières estimations de surfaces (le report du maïs sur l’oléagineux n’a pas eu lieu), le rendement reste hypothétique. Pour l’instant la future récolte nord-américaine est attendue en hausse de 15 Mt au minimum, limitant l’impact de la fonte des stocks. Mais la météo estivale reste prépondérante et décidera des volumes réellement engrangés. Un déficit hydrique reste possible, intervenant à un moment crucial du cycle cultural, la floraison.

Le deuxième pays le plus scruté est le Brésil. Là-bas, le succès de la culture de soja ne se dément pas, année après année. La forte dévaluation de la monnaie a encore accentué l’intérêt pour l’oléagineux, rémunérant généreusement les producteurs. Préférant tenir que courir, la commercialisation des graines a été très rapide dans les campagnes sur la saison en cours (mars/février) et atteint aussi des records de précocité sur la prochaine récolte… qui n’est pas encore semée. Les exportateurs n’ont pas été en reste et ont déjà exporté 70 % de leurs objectifs, mettant à profit les investissements réalisés récemment dans les capacités portuaires. En conséquence, les usines de trituration devraient se mettre en maintenance plus rapidement dans la saison, car les disponibilités s’épuisent rapidement. Il y aura donc forcément un moment où le Brésil va passer au second plan. L’importance et la précocité de la future récolte décideront alors de l’ampleur du renchérissement de cette origine.

Obligation pour les producteurs argentins de livrer leurs graines ?

Enfin, vient l’Argentine. Rappelons que le pays est peu présent sur le négoce de la graine, mais le premier exportateur de tourteau. La culture de soja s’y développe moins vite que chez son voisin, notamment parce que l’agriculture reste la vache à lait d’un état empêtré dans une crise économique quelle que soit la couleur de son gouvernement. Le comportement du parti péroniste (largement interventionniste) revenu au pouvoir, reste la clé du marché du soja pour les prochains mois. Si le pays s’est récemment montré actif à l’exportation en huiles, tourteaux et graines, notamment vers la Chine, les choses pourraient se compliquer. Les marges de trituration sont devenues négatives (rétention, baisse des importations de graines via les pays voisins, baisse de la demande en tourteaux et biodiesel à l’exportation).

Le pays voit ses stocks progresser à des niveaux records qui déplaisent au gouvernement en mal de recettes fiscales. L’an passé, les ventes de soja ont rapporté 12,2 Md $ à l’économie argentine. Une manne que l’état souhaite contrôler en organisant la nationalisation du plus gros triturateur (Vicentin) déclaré en faillite depuis décembre 2019. La société est le premier exportateur de tourteau de soja et le sixième exportateur de grains du pays, mais accuse une dette de plus de 1 milliard d’euros auprès des banques et des agriculteurs argentins. Cette prise de contrôle de Vicentin par le gouvernement (lui-même en défaut de paiement vis-à-vis de ses créanciers !) est un feuilleton à rebondissement. L’expropriation a pour l’instant été récusée par la justice et soulève un tollé dans le pays (manifestations).

Car cela pourrait entraîner un contrôle des prix et une obligation pour les producteurs de livrer leurs graines, alors même qu’une forte inflation les incite à les garder au chaud. Il y a un mois, le gouvernement a déjà essayé de restaurer un organisme d’État régulant le négoce des grains, actif pendant 60 ans jusqu’en 1991. On voit donc que l’enjeu est de taille, pour un pays lui-même en faillite. En devenant actionnaire majoritaire de Vicentin, l’état contrôlerait 6 à 8 % du négoce international des grains. On peut imaginer aisément que cela piperait les dés, avec des ventes à perte pour faire entrer des devises par exemple. Les prochains mois seront donc décisifs pour le positionnement à l’exportation du pays et pour la lecture du marché du soja.

Rétention dans les campagnes

En relevant les taxes à l’exportation de soja de 25 % à 33 % début 2020, l’État argentin a ajouté une raison supplémentaire à la rétention dans les campagnes. Le gouvernement essaie de trouver des moyens pour forcer les agriculteurs à vendre (gel du taux de change au 30 septembre pour les ventes réalisées après, contraintes sur les prêts, etc.). Le risque est déjà réel de voir les semis 2021 reculer au profit du tournesol et du blé. La production argentine attendue à 53 Mt en 20/21 pourrait alors être surestimée.

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