Découvertes

Les vies multiples des toiles de mer

La « jette société », ce n’est pas vraiment sa tasse de thé. Alors, dans son atelier finistérien, Laurence Jeandot recycle les voiles usagées que lui apportent les marins. Des toiles chargées d’histoires, de sel et d’iode qui, avec elle, larguent les amarres pour une nouvelle vie.

Sur le vaste plancher de la voilerie, plusieurs anciennes voiles du 60 pieds Arkéa-Paprec sont étalées. Craquelé, marbré de plis, délavé par le soleil, le tissu arbore les stigmates d’une vie antérieure placée sous le signe des embruns et des navigations au long cours. Des traces qui sont comme autant d’invitations au voyage et à la rêverie. Trop usées désormais pour servir en compétition, ces voiles du coursier skippé par le navigateur Sébastien Simon vont entamer une deuxième vie. À terre, cette fois.

Dans la fosse, derrière sa machine à coudre, Laurence Jeandot assemble avec minutie les morceaux découpés selon un gabarit précis. Sous ses mains expertes, naissent sacs de sport, cabas, trousses, voiles d’ombrage… Aujourd’hui très tendance, le recyclage des voiles est pour elle une évidence. « J’ai appris mon métier auprès d’Ewen de Kergariou, maître voilier réputé de Carantec et conservateur de la réserve ornithologique de la Baie de Morlaix. Tailler des sacs dans de vieilles voiles était quelque chose de naturel. Il le faisait déjà dans les années 70. Je continue d’ailleurs à utiliser aujourd’hui des modèles qu’il m’a transmis. Au fil des ans, j’y ai apporté ma touche avec de petites améliorations ».

Poursuivre l’histoire

Pour la voilière installée depuis 2004 dans la campagne de Plouezoc’h, commune littorale du Trégor finistérien, le recyclage des voiles constitue une diversification intéressante. Elle peut y laisser libre cours à sa créativité. Avec succès. « J’ai pas mal de commandes liées aux régates locales. Il y a aussi des clients qui sont attachés à une voile en particulier, parce qu’ils ont vécu avec elle des moments forts. La transformer leur permet de poursuivre l’histoire sous une autre forme ».

Les sponsors des équipes professionnelles de course au large font également parfois appel à ses services pour confectionner des articles qui sont ensuite offerts aux invités lors du départ de grandes épreuves. « J’ai notamment réalisé une série de sacs pour le Crédit Mutuel de Bretagne à l’occasion du départ de la Route du Rhum 2010. Là, durant la période de confinement, j’ai travaillé sur une commande du team Arkéa-Paprec dans l’optique du prochain Vendée Globe ». Parallèlement, la dynamique quinquagénaire a mis à profit son savoir-faire et ses équipements pour réaliser des masques de protection.

La voile à tous les temps

Avec la météo clémente et le retour autorisé de la navigation de plaisance, Laurence va désormais pouvoir retrouver son activité principale : la fabrication de voiles sur-mesure. Les clients ne manquent pas, en Baie de Morlaix, les régatiers sont légion. C’est ici, entre l’île Louët et le Château du Taureau, que des skippers de renom comme Armel Le Cléac’h, Jérémie Beyou et Nicolas Troussel ont tiré leurs premiers bords.
« Je travaille beaucoup avec la clientèle locale, notamment les propriétaires de Caravelle et de Cormoran, précise la voilière. Je fabrique aussi des voiles pour des vieux gréements. Et avec le nouveau plancher de mon atelier, je peux maintenant réaliser la garde-robe des voiliers habitables jusqu’à 40 pieds ».
Qu’il s’agisse d’une voile neuve ou recyclée, les créations Jeandot sont toujours facilement reconnaissables à leur logo. Un « J » surmonté de deux triangles opposés par leur sommet, symbole de la cardinale Ouest en balisage maritime. Comme un rappel de l’ancrage de la voilerie dans ce far west pas si lointain où l’on sait conjuguer la voile à tous les temps. En donnant un futur au passé.

Contact : Voilerie J, 06 33 87 63 39, voiles.j@orange.fr

La plus petite empreinte possible

Je trouve très positif que des teams et des partenaires s’investissent ainsi pour valoriser ces voiles qui ont une histoire. Dans la course au large, il y a eu une époque où certains jetaient par-dessus bord les voiles trop abimées pour être réparées. Les mentalités ont changé désormais. Chez les skippers de la nouvelle génération, il y a véritablement la préoccupation de laisser la plus petite empreinte possible. D’autant que nous avons la chance et la responsabilité de pratiquer notre sport dans un environnement naturel. Aujourd’hui, nous utilisons des matériaux plus durables, nous ramenons nos déchets au port… Durant mes études d’ingénieur, j’ai été sensibilisé au recyclage et à la valorisation des déchets. Alors, j’essaie d’être cohérent dans mon quotidien et de faire ce que je peux à mon niveau.

Sébastien Simon, Skipper Arkéa-Paprec, concurrent du prochain Vendée Globe

Jean-Yves Nicolas

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