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Produire l’alimentation demain : “On a cassé le joujou”

« L’agriculture du pétrole et de la chimie est derrière nous ». L’économiste Bruno Parmentier a le sens de la formule qui dérange pour inviter à ouvrir les yeux sur l’avenir.

« L’agriculture moderne, c’est l’agriculture de l’ignare ». Premier coup de théâtre de l’économiste spécialiste des questions agricoles, mercredi dernier au Chapeau Rouge, à Quimper. L’ancien directeur de l’Esa d’Angers a le goût d’exciter les esprits pour tenir en alerte un auditoire d’agriculteurs qui auraient pratiqué cette « agriculture de l’ignare » depuis les années 60 et un parterre d’entrepreneurs de l’agroalimentaire, invités par Ialys(1) à réfléchir sur l’alimentation de demain.

Il faut sauver le soldat ver de terre

Pour Bruno Parmentier, la vraie révolution à venir n’est pas « celle du numérique qui consiste à compter en alignant des 010101. Le numérique, c’est finalement simple ! La seule vraie révolution est celle du carbone et des êtres vivants ». Autrement dit, les portes du futur sont grandes ouvertes pour les agriculteurs. Soulagement immédiat de l’assistance dans la salle de congrès cornouaillaise. Sauf que… Sauf que, ce jour-là, le plancher du Chapeau Rouge se prête manifestement bien aux effets d’un auguste sans nez rouge : « Mais on a cassé le joujou. L’agriculture du pétrole et de la chimie a cassé le joujou : il n’y a plus de biodiversité et le réchauffement climatique est bien là ».
Objectif prioritaire donc pour Bruno Parmentier : mettre en œuvre « deux accords qui comptent pour sauver la planète : sauver les vers de terre et sauver les bactéries ». Car pour ce spécialiste de l’agriculture qui aime prendre de la hauteur sur les moyens de nourrir une population qui croît de « 200 000 nouvelles bouches chaque jour », la meilleure solution consiste à imiter la nature, pas à la contraindre. « Les deux systèmes qui marchent le mieux n’ont jamais vu un paysan : l’Amazonie et la prairie naturelle ».

Les bébêtes qui mangent les bébêtes

Faut-il donc transformer la Bretagne agricole en prairie plantée d’arbres ? « On a cru que l’arbre est l’ennemi des cultures. C’est faux. L’arbre régule l’humidité, va chercher les éléments nutritifs en profondeur, fixe le carbone, héberge les bébêtes qui mangent les bébêtes qui mangent les bébêtes. Une haie héberge les auxiliaires des cultures : il faut apprendre à élever l’insecticide ».
L’ancien directeur de l’École supérieure d’agriculture d’Angers se fait aussi le chantre du non-labour : « Quand vous labourez, vous désorganisez le sol : les bactéries aérobies du dessus se retrouvent étouffées au fond de la raie et les bactéries anaérobies du dessous se retrouvent projetées à l’air », image-t-il, en préconisant « pas moins de 12 espèces de plantes par champ ». Et d’insister sur la complémentarité biologique des plantes et la nécessité produire de l’engrais sur place : « L’engrais ne s’achète pas, il se sème. Et l’herbicide se cultive ». Autrement dit, il faut profiter de l’apport des engrais verts et semer des espèces étouffantes qui poussent plus vite que les mauvaises herbes.

Moins de lait, moins de viande

À mi-parcours de son intervention, Bruno Parmentier offre enfin un temps de répit en assurant que « l’agriculture bretonne est au top niveau mondial de l’efficacité agricole. La nourriture française est la plus sûre du monde. C’est cela qui assurera votre avenir ». La salle du Chapeau Rouge boit du petit-lait. Jusqu’à cette saillie qui fait se redresser les corps qui avaient cru bon s’assoupir de satisfaction : « Vous êtes sûrs de faire du cochon longtemps ? Si ça se trouve, il n’y aura plus de charcuterie à Quimper dans quelques années. Qui aurait dit, il y a 30 ans, qu’il ne resterait plus qu’une boucherie chevaline à Quimper ? » L’observateur de l’agriculture mondiale est formel : « Vous allez produire moins de lait, moins de viande. Et vous nourrirez vos vaches avec de l’herbe, pas avec du grain comme aujourd’hui ».
Sur la vocation exportatrice de la Bretagne, le spécialiste des questions agricoles se montre également circonspect. « Penser que l’avenir à long terme de la Bretagne, c’est vendre en Chine est très aléatoire », dit-il. Et d’expliquer ses propos : « Croire que l’on peut transporter des produits lourds à l’autre bout de la planète est une escroquerie intellectuelle. La vocation de la France est d’exporter sur un pays qui s’appelle l’Europe ». Bruno Parmentier plaide au contraire pour une autonomie alimentaire par continent. « Sinon, ce ne sera pas un bon coup pour l’humanité car cela contribue à détruire les agricultures locales ».

(1) Réseau qui rassemble les acteurs de l’aliment en Cornouaille « de la mer et de la terre jusqu’à l’assiette ».

Opérer une transition intellectuelle
Jean-Luc Perrot, directeur de Valorial Dans mon métier j’aime bien me positionner sur le temps long. Et que voit-on ? Que l’aspiration au manger mieux est universelle. Que l’augmentation du bio est linéaire depuis 20 ans. Que les évolutions de consommation peuvent aussi être liées à des ruptures : ainsi a-t-on assisté à une augmentation exponentielle des achats de farine après la crise de 2008. Que le flexitarien est l’omnivore moderne du XXIe siècle. Et que l’empreinte carbone annuelle de 12 t par personne devrait redescendre à 2-3 t pour répondre aux enjeux climatiques. Toutes ces tendances sont autant de chances, à condition d’être capable d’opérer une transition intellectuelle.

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2 commentaires

  1. Merci pour ce compte-rendu. L’avenir de l’agriculture bretonne est sûrement dans la valorisation des ressources locales : l’herbe 11 mois sur 12, la culture et la gastronomie bretonne, les primeurs, les pommes… A condition de miser sur la qualité : pourquoi ne pas créer des labels et des AOP comme l’ont fait les normands, les marinions (Loué) ou les Vendéens à l’agroalimentaire flamboyant (beurre, brioches). A condition de s’affranchir des fourches caudines d d’la grande distribution et des trusts coopératifs.
    Les solutions sont nombreuses, de l’agriculture biologique au carabreitz, de l’andouille de Guéméné au paté Henaff..

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