Productions Agricoles

Vers une Bretagne laitière décomplexée ?

Quand on observe la carte laitière européenne, la Bretagne figure en bonne place. Tiendra-t-elle son rang ? Question de volonté « politique » estiment les professionnels.

« Tous les brins d’herbe que nous livre le bon Dieu, nous les transformons en lait ». Ce message est répété à l’envi par le service recherche et développement laitier irlandais, cite André Le Gall, de l’Institut de l’élevage. Objectif partagé par les producteurs de ce pays qui ambitionnent d’augmenter de 50 % leur production laitière, même si la réalité sera plutôt autour de 27-30 %. Faut dire qu’avec un prix du lait de 400 €/1 000 L et un prix de revient de 200 €/1 000 L, « on n’arrête plus personne ». D’autant plus, quand la filière laitière est politiquement perçue et reconnue comme un pan à part entière de l’économie du pays.

L’herbe n’est pas plus verte ailleurs

Sous la même latitude, baignée également par le même climat océanique : la Bretagne. Regardée du Nord de l’Europe, notre région fait rêver les producteurs danois et hollandais pour son potentiel naturel favorable, autant à l’herbe qu’au maïs. Est-ce à dire que l’herbe serait toujours plus verte chez le voisin ? Non, répond le réseau Dairyman qui s’est intéressé à la durabilité des systèmes laitiers du Nord-Ouest de l’Europe.

La complémentarité herbe/maïs permet aux éleveurs bretons d’employer nettement moins de concentré que les autres producteurs européens. Un atout indéniable dans un contexte de hausse – vraisemblablement durable – du prix des matières premières. Les éleveurs bretons ont bien compris l’enjeu si l’on se réfère aux multiples voies empruntées pour valoriser l’herbe dans tous ses états : optimisation du pâturage, affouragement en vert, culture de prairies multi-espèces, etc.

Intensification : un gros mot ?

Dès lors que l’herbe apparaît une voie économique à privilégier, faut-il encore mettre les moyens pour que les prairies expriment leur potentiel. C’est là que l’on ose prononcer ce qui apparaît comme un gros mot en Bretagne : intensification. Même si la dernière directive nitrates a potentiellement fait sauter le plafond des 210 unités d’azote total par hectare, pas sûr que la France soit prête à accorder des dérogations jusqu’à 250 kg d’azote organique par hectare comme aux Pays-Bas ; où d’accepter des chargements de 2,9 VL/ha comme en Irlande.

Et pourtant. En mettant le paquet dans la recherche et le développement, les Hollandais sont parvenus à améliorer l’utilisation de l’azote organique, sans perte de rendement. « La concentration en nitrates des eaux souterraines atteint aujourd’hui l’objectif de 50 mg/litre », cite Frans Aarts, chercheur à l’unité néerlandaise de Wageningen. Et il fait ici référence à une fertilisation de plus de 350 unités d’azote dont plus de 200 unités sous forme organique.

En face que voit-on en France ? « Que plus la vache passe du temps à l’herbe, plus les rejets azotés sont importants. La contrepartie de faible lessivage sous prairie n’a pas jamais été retenue », se désole Marcel Denieul, président de la Chambre d’agriculture 35. Illustration que les normes françaises semblent davantage dictées par des considérations politico-administratives que par des démonstrations agronomiques ?

Revenu et conditions de travail

Dans ce débat, les producteurs français en arrivent à la conclusion qu’ils doivent fédérer leurs énergies de recherche et de développement comme l’ont réalisé les Pays-Bas qui ont créé un « pool » qui va de la recherche fondamentale à la vulgarisation des techniques agricoles. Cette puissante organisation permet de bien cibler les objectifs porteurs pour la filière en déployant les crédits nécessaires. Avec le soutien des élus politiques néerlandais, danois, irlandais, convaincus que la filière laitière est un pilier à part entière de l’économie. En Bretagne, regrette Jacques Jaouen, président de la Chambre régionale d’agriculture, « il a fallu attendre que la filière porc aille dans le mur pour que les politiques se rendent compte du poids de l’agroalimentaire ».

Alain Hindré, président du pôle herbivore de la Chambre d’agriculture de Bretagne, a les yeux qui pétillent d’optimisme quand on évoque ce levier collectif susceptible d’inscrire la Bretagne laitière sur une livraison annuelle de 6 milliards de litres à l’horizon 2020 (+ 18 %). Tout en précisant : « Le fil du pôle herbivore, c’est le revenu et le travail ». Pour l’heure, le compte n’y est pas toujours comme l’évoque Jean-Hervé Caugant, éleveur à Dinéault (29), qui cite un revenu moyen de 20 000 €/UTH alors que dans le même temps l’Irlandais encaisse plus de 100 000 € par an. Quant au travail, il apparaît un autre écueil à surmonter. « Pour produire 6 milliards de litres, il faudra freiner les départs anticipés et installer 400 jeunes éleveurs laitiers en Bretagne », résume Rémi Espinasse, ingénieur à la Chambre d’agriculture. Ambitieuse ambition ? « Revenu et conditions de travail », répète Alain Hindré. Didier Le Du

L’avis de Martial Marguet, président de l’Institut de l’élevage

Chaque producteur, par le biais des cotisations Casdar, participe à abonder les fonds destinés à la recherche. Cette recherche doit donc être au service productif de la filière. Pour cela, il faut qu’il y ait une connivence entre la production, l’industrie, la recherche, etc. Un pays comme les Pays-Bas a montré ce que l’on peut faire de cohérent à ce niveau. Aujourd’hui, en France, nous nous éparpillons. Sans compter que c’est l’Etat qui décide des programmes de recherche. Ce fonctionnement contribue à s’éloigner des besoins de la filière. C’est ainsi que l’on en arrive à financer un programme pour préserver les petites fleurs en montagne ! Sans compter que l’Etat se sert au passage. Et là je suis en colère.

Mots-clés

Peut vous intéresser

Bouton retour en haut de la page
Fermer