Duralex tinte quelque chose en chacun de nous. Les verres de cantine, le numéro gravé au fond du gobelet presque incassable. L’entreprise avait tout pour être aimée : une usine, des salariés, un savoir-faire, une marque entrée dans les cuisines autant que dans les souvenirs. Mais aimer ne suffit pas toujours. Et c’est peut-être la leçon de cette épopée. Duralex n’a pas manqué d’affection. Elle a manqué de trésorerie, d’investissements, de marges et de débouchés capables d’affronter la concurrence. Le verre était réputé incassable. Le modèle économique, lui, ne l’était pas.
Cette illusion d’invincibilité traverse parfois aussi l’agriculture. On voudrait qu’un prix se tienne parce qu’il est juste, qu’un revenu s’impose parce qu’il est nécessaire, qu’une filière résiste parce qu’elle est aimée. L’intention est évidemment respectable. Qui peut contester la nécessité de mieux rémunérer les agriculteurs ? Mais un prix ne se décrète pas durablement contre les marchés, les importations, les exportations, le pouvoir d’achat d’un consommateur déjà sous tension.
Les prix planchers procèdent de cette même tentation
Les prix planchers, revenus dans le débat de la loi d’urgence agricole, procèdent de cette même tentation. Ils affichent une volonté politique. Ils rassurent un temps, même s’ils se heurtent au droit européen. Mais ils ne créent ni client solvable, ni débouché, ni compétitivité, ni valeur ajoutée. Sans organisation de filière, sans maîtrise des volumes, sans produits capables de rencontrer un consentement réel à payer, ils deviennent des prix de papier.
C’est là notre vieux réflexe national : croire que la politique peut sauver l’économie de ses propres règles. Comme si l’attachement, le symbole ou le décret pouvaient remplacer durablement l’investis- sement, la compétitivité et la conquête des marchés.
Le marché n’a pas toujours raison. Mais il a souvent le dernier mot.

