La commission d’enquête du Sénat sur les marges de la grande distribution remet au centre du débat l’antienne que connaissent bien les agriculteurs : qui capte la valeur dans la chaîne alimentaire ? Lors de l’audition du 20 janvier, trois économistes – Olivier Mevel, Hugo Molina et Rémy Gérin – ont détaillé les rouages d’un système où l’opacité demeure forte.
La marge se niche dans la négociation
D’un côté, 370 000 agriculteurs et 18 000 entreprises agroalimentaires, dont 90 % de TPE-PME. De l’autre, huit grandes enseignes concentrant l’essentiel des achats. Cette structure, qualifiée d’« oligopole bilatéral », crée un double pouvoir de marché : pouvoir de vente face aux consommateurs, pouvoir d’achat face aux fournisseurs.
Net, deux fois net… trois fois net
Les travaux cités devant le Sénat montrent que les marges comptables des distributeurs ne sont pas, en moyenne, extravagantes. Mais le cœur du sujet est ailleurs : dans la valeur ajoutée. Sur 100 € dépensés en alimentation, environ 20 € seulement reviennent à l’agriculture et à l’industrie agroalimentaire françaises, tandis que les services, le commerce et les importations captent l’essentiel.
La subtilité tient à la construction du prix. Le « prix facial » affiché sur la facture n’est qu’un point de départ. S’y ajoutent remises, coopérations commerciales, services facturés, pénalités logistiques : on parle alors de prix « net », « deux fois net », voire « trois fois net ».
Ces éléments hors facture peuvent représenter 15 à 30 % du montant initial, auxquels s’ajoutent des transferts de coûts (logistique, promotions, segmentation des carcasses en filière bovine, par exemple). Autrement dit, la marge ne se lit pas seulement en rayon : elle se niche dans la négociation.
La grande distribution ne marge pas de la même manière sur tous les produits. Les marques nationales leaders – Coca-Cola, Nutella, Danette – servent d’« image prix ». Elles sont souvent vendues au seuil de revente à perte (SRP) + 10 %, avec des marges faibles. Pour atteindre en moyenne 22 à 25 points de marge commerciale, l’enseigne compense ailleurs : produits locaux, bio, MDD ou références moins comparées. C’est le mécanisme de péréquation. Il permet de financer les coûts fixes (personnel, logistique, immobilier) et de dégager 2 à 3 points de résultat d’exploitation. Mais il peut aussi conduire à des écarts spectaculaires entre prix payé au producteur et prix consommateur, notamment sur les produits frais.
Les lois Égalim : plus de clarté ?
Les lois Égalim visaient à inverser la construction du prix, en sanctuarisant la matière première agricole et en relevant le SRP de 10 %. Dans les faits, les auditions sénatoriales soulignent des résultats contrastés.
Le SRP+10 a mécaniquement redonné de la marge aux distributeurs sans qu’il soit démontré qu’elle ait ruisselé vers l’amont. Surtout, la négociation continue de partir des conditions générales de vente des industriels, sans séparation claire entre discussion amont (agriculteur-industriel) et aval (industriel-distributeur). Résultat : la pression se reporte souvent sur le maillon le plus faible.
La transparence demeure limitée. Les économistes regrettent l’accès restreint aux données contractuelles, au nom du secret des affaires. Certains plaident pour une véritable autorité de régulation des filières alimentaires, capable d’analyser les prix « trois fois nets » et les transferts de coûts.
Un enjeu de souveraineté
Au-delà des marges, c’est la capacité d’investissement et de renouvellement des filières qui est en jeu. Quand la part de la valeur revenant à l’amont s’érode, la production se fragilise, les importations progressent et la dépendance alimentaire augmente.
La question n’est donc pas seulement « qui marge combien ? », mais « qui décide du prix ? » et « qui assume le risque ? ». Tant que la construction restera opaque et dominée par un rapport de force concentré, la bataille du partage de la valeur restera ouverte.
Didier Le Du
Ne pas se contenter du prix facial
Opinion – Olivier Mével – Expert des dynamiques de consommation alimentaire
Dans une vision moderne de la négociation commerciale, on ne peut pas se contenter du prix facial : il faut regarder le prix net, le prix deux fois net et le prix trois fois net. À défaut, on ne pourra que conclure que les marges de la distribution sont tout à fait correctes. Or, aujourd’hui, ces marges ne sont pas faites sur facture ; elles sont faites hors facture, tout simplement parce que cette partie est devenue prépondérante : il s’agit de la coopération commerciale, les services imposés et les pénalités. En fait, la grande distribution transfère sur l’amont un certain nombre de risques économiques.

