« Le numérique oblige les agriculteurs à acquérir de nouvelles compétences », affirme Éléonore Schnebelin, économiste à l’Inrae. « Son usage peut reconfigurer le travail, avec davantage de temps passé au bureau pour analyser des données ou surveiller les performances de son troupeau. Comme ces tâches peuvent aussi être réalisées depuis chez soi, cela peut accentuer le flou déjà existant, dans le monde agricole, entre vie professionnelle et vie personnelle. »
Les salariés sont concernés
Cette évolution concerne également les salariés, qui représentent plus de la moitié de l’effectif agricole. Les exploitations agricoles les mieux pourvues en outils numériques sont d’ailleurs celles qui emploient le plus grand nombre de salariés. « Lors des recrutements, des compétences technologiques sont désormais recherchées », affirme Stéphane Chapuis, de la FNCuma. L’exemple des robots qui travaillent dans les champs illustre bien cette transformation. « Avec leur essor, les gens seront plus des surveillants de robots que des conducteurs de machines. » Selon Stéphane Chapuis, ce nouveau métier pourrait s’accompagner d’une charge mentale accrue, d’astreintes, et parfois même de travail nocturne pour surveiller ou déplacer l’automate d’une parcelle à l’autre. « Ces déplacements sont souvent oubliés quand on parle de l’usage d’un tel robot », ajoute-t-il.
Créer de la dépendance
Les équipements technologiques peuvent renforcer la dépendance de l’agriculteur à son fournisseur de matériel. Certains réglages doivent par exemple être refaits chaque année, par exemple en ce qui concerne les GPS. « J’ai le souvenir d’une planteuse à pommes de terre qui cassait les buttes car le guidage était calibré à 5 cm au lieu des 2 cm du RTK », raconte Stéphane Chapuis. Par ailleurs, l’auto-réparation devient de plus en plus complexe, car la part d’électronique dans le matériel agricole a fortement augmenté. « Et même si les agriculteurs avaient la compétence, la garantie pourrait sauter s’ils faisaient la maintenance eux-mêmes », appuie Éléonore Schnebelin. Enfin, certains exploitants craignent une perte de savoir-faire en s’appuyant trop sur ces nouveaux outils. « Mais une fois qu’on a goûté à la technologie, il est difficile de faire machine arrière », lance Stéphane Chapuis.
Alexis Jamet
Une limite de compétences
Pour Léa Sénégas, sociologue à l’UBO, l’absence de formation agronomique chez les concessionnaires peut être un frein au développement de certains outils.« L’expertise agronomique est réservée aux coopératives mais elles ne communiquent pas forcément avec les vendeurs de matériel. » Ces derniers sauront donc parfaitement mettre en route un capteur embarqué pour la gestion de l’azote, mais seront incapables d’exploiter les nombreuses données générées au cours des passages.

