Politique et Syndicalisme

La France croit-elle encore en son élevage ?

La France demeure le premier producteur primaire européen en valeur. La part de ses importations sur la consommation de produits agricoles et agroalimentaires est cependant de plus en plus importante.

Cocorico. Le chant auroral du roi de la basse-cour retentira-t-il encore longtemps dans la ferme France ? Des signaux faibles alertent sur un futur moins chatoyant, voire alarmant. Depuis quelques années, les cris de détresse des éleveurs ont remplacé l’aubade du coq annonçant les bons auspices. Politiquement, les discours convenus sur le soutien à l’élevage ne correspondent pas aux actes.
À l’issue du premier confinement, les élus de la République ont hissé les agriculteurs en héraut de la souveraineté alimentaire. Puis ils leur ont promis une rémunération décente au travers d’Égalim. Au mieux tout semble figé. Au pire, il y aurait une forme de cynisme dans un pays qui, « quoi qu’il en soit », est déterminé à ne pas toucher au pouvoir d’achat du consommateur. Le conflit russo-ukrainien sera-t-il de nature à changer profondément les choses ? Le commissaire européen à l’agriculture, Janusz Wojciechowski, l’assure : « Nous allons revoir nos objectifs à l’aune de la sécurité alimentaire pour l’Europe ». Le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, surenchérit en appelant à « libérer le potentiel agricole ». Comme Saint-Thomas, les agriculteurs attendent de voir pour croire…

La France se britannise

Trente ans après la Grande-Bretagne, la France semble en effet engagée sur le même chemin de déshérence de son agriculture. Ou plus précisément de son élevage. S’agirait-il d’une activité trop primaire, au sens de primitif, pour mériter une place au panthéon de l’économie moderne ? Un renoncement qui revient à renier la civilisation de l’agriculture et de l’élevage pourtant de plus en plus considérée comme le germe de l’économie capitaliste contemporaine. Pourtant « celui qui oublie ses racines n’atteint jamais sa destination », dit le proverbe.
Faut-il rappeler que le choix hasardeux effectué par les Britanniques leur vaut aujourd’hui un déficit commercial agroalimentaire de 450 € par habitant et une sécurité alimentaire toute relative comme l’ont montré les tensions dans les magasins lors de la pandémie, du Brexit et peut-être demain avec la guerre qui gronde aux portes de l’Europe occidentale. Ce déficit alimentaire coûte chaque année 30 milliards d’euros aux Britanniques. Soit l’équivalent d’une année de financement du Plan de relance que la France brandit en étendard d’un renouveau à venir.

D’autres pays européens croient davantage en leur secteur « premier ». Entre autres l’Espagne, dont l’agriculture encore archaïque lors de son adhésion à l’UE en 1986, s’est hissée en trois décennies au rang de puissance agricole et agroalimentaire. Son excédent commercial atteint 12 milliards d’euros ; soit deux fois l’excédent français qui, lui, a été divisé par deux en dix ans. Même la Pologne fait mieux que le pays de la gastronomie avec + 10 milliards d’euros, dont 2,5 milliards avec les viandes. À titre de comparaison, premier producteur européen de viande bovine, la France doit se contenter d’une performance négative de -1,4 milliard d’euros.

L’un « transforme », l’autre « soutient »

L’Allemagne qui affiche un solde commercial plus dégradé que la France semble décidée à prendre le taureau par les cornes. S’inscrivant dans les pas du précédent gouvernement Merkel, le gouvernement d’Olaf Scholz est disposé à mettre sur la table 4 milliards d’euros par an pour « transformer l’agriculture » (lire page 5). Ce budget total évalué à quelque 60 milliards d’euros serait essentiellement fléché vers l’élevage. À titre de comparaison, le Plan de relance France 2030 prévoit une enveloppe totale de 2 milliards d’euros pour « soutenir la troisième révolution agricole ». À charge – croit-on – au consommateur de rémunérer l’agriculteur au travers la loi Égalim déjà caduque du fait de l’inflation et de la flambée des matières premières, alors qu’outre-Rhin, le pays a choisi le pari de l’investissement et de la création de valeur pour rembourser à plus long terme les 60 milliards fléchés vers l’agriculture.

La puissance du végétal

Au-delà des politiques publiques et des aides, la profession doit peut-être aussi procéder à son introspection. Avec son excédent de plus de 6 milliards d’euros, la filière céréalière représente à elle seule l’équivalent de l’excédent agricole français. Et, par ses instances professionnelles et syndicales, sait se faire écouter par le pouvoir central parisien… « C’est le Cac 40 de l’agriculture », résume un observateur reconnaissant que le monde de l’élevage « manque de voix ». Peut-être faute de leader de dimension collective.
Aujourd’hui, la flambée du cours des céréales et oléoprotéagineux renforce indéniablement les filières végétales déjà puissantes. Dans un marché de plus en plus en tension, les « cultivateurs » ont devant eux l’assurance de débouchés rémunérateurs que ce soit dans l’alimentation humaine ou les agrocarburants. En consolidant leur élevage, les pays d’Europe du Nord s’annoncent quant à eux de sérieux concurrents sur le marché de la céréale et la protéine produites en France qui servent de grenier pour le bétail de l’Hexagone.

Des machines à engrais
Dans un monde où l’énergie s’annonce durablement chère – très chère ? – et la ressource forcément limitée, un modèle agricole sans élevage est par nature fragile car hautement tributaire du prix et de la disponibilité des intrants. Faute d’élevage, les zones céréalières sont désormais en situation de dépendance stratégique au niveau des engrais. Les importations ont augmenté de 75 % de 2001 à 2019 faisant gonfler le déficit sur la même période de 69 % (- 1,46 milliard d’euros en 2019). Cette facture sera nettement plus élevée en 2022 et vraisemblablement encore plus en 2023. De quoi redonner de la valeur aux engrais organiques trop souvent sous-estimés stratégiquement, financièrement et sur le plan climatique. La polyculture-élevage est à ce titre le meilleur levier de « résilience » que d’aucuns veulent réinventer aujourd’hui. Mais cette résilience à un prix : la juste rémunération des agriculteurs.

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