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Réforme de laitières nées à l’étranger : Des vaches « échangées » indésirables

Elles sont d’origine allemande, danoise… Européennes mais pas franço-francaise. Ces génisses ont été achetées pour leur génétique en Europe. Mais personne ne veut de ces vaches de réforme en France.

La libre circulation des marchandises est l’une des quatre libertés fondamentales sur lesquelles repose le marché unique européen. Aussi, les animaux vivants peuvent y être achetés. Pourtant, leur viande ne semble correspondre à aucun marché en France.

Une découverte avec les premières réformes

Si le fait n’est pas nouveau, c’est pourtant une découverte amère à laquelle se trouvent confrontés de jeunes éleveurs au départ de leurs premières réformes. Et aux conséquences économiques importantes. Stéphane Courtel a dû s’approvisionner en génisses au Danemark pour constituer son troupeau à son installation en 2017 à Landujan (35). « Il n’était pas envisageable à cette période de constituer un troupeau jersiais complet de 70 animaux en France », raconte-t-il. Il a ainsi acheté des génisses de 18 à 24 mois. Les premières arrivent à l’âge de la réforme. « Faudra-t-il que je brade ma dizaine de vaches ou que je les euthanasie ? », s’interroge-t-il. Avant de poursuivre : « Depuis 3 ans, ces animaux sont élevés à l’herbe, produisent du lait en agriculture biologique… On accepte leur lait, mais pas leur viande, pourtant européenne ! », déplore-t-il.

Et en parallèle, on approvisionne le marché européen de viande canadienne ou bientôt du Mercosur relatent les jeunes concernés. Certes, mais de la viande qui ne provient pas d’abattages en France… Mêmes interrogations pour Thibault Monneraye, de Ruffiac (56). Installé en 2018, avec 55 Jersiaises achetées au Danemark, il s’aperçoit que « les 2 ou 3 premières vaches proposées à la réforme ne partent pas », ou à la rigueur trouveraient peut-être preneur s’il acceptait de les céder à des prix dérisoires autour de 1 €/kg. « On brade nos productions, c’est dommage. Ma viande est bio, c’est un bon produit. La vache est élevée à l’herbe 11 mois sur 12. Elle a une valeur », argumente-t-il. En Jersiais, le veau mâle ne trouve déjà pas preneur : « On doit les vendre en direct », explique le jeune agriculteur. « Notre métier, c’est de produire du lait. S’il faut maintenant écouler nos vaches de réforme également en direct, ce n’est pas la même donne ».

Toutes les races concernées

Malgré le manque à gagner, il garde espoir en se disant que le problème est ponctuel. Quand ce noyau de vaches d’origine danoise sera écoulé, les boucles jaunes estampillées « DK » disparaîtront du troupeau, il ne vendra que des réformes issues de son propre renouvellement, identifié avec des bouches saumon françaises « FR ». L’animal dit « échangé », provenant d’Europe et de Suisse, conserve en effet son identification d’origine toute sa vie et le passeport mentionne le pays de naissance. L’Établissement département de l’Élevage (EDE) en dénombre 2 472 en Bretagne au 31 mai 2020, toutes catégories confondues. « En cas de perte d’identification, on recommande une boucle avec le numéro d’origine, seule la couleur de la boucle peut différer », précise l’EDE de Bretagne. « Un animal provenant hors d’Europe, dit ‘importé’ , se voit quant à lui attribuer une boucle française mais la mention de l’origine restera marquée sur le passeport. Cela concerne très peu d’animaux ».

Le problème n’est pas une question d’origine et de race. Antoine Guenroc, de Plouasne (22), a lui aussi été confronté à la même problématique il y a quelques années avec des Prim’Holstein. « Deux beaux individus nés en Allemagne » vendus dans un lot de génisses françaises. À l’heure de la réforme, une d’entre elles est partie avec un lot du troupeau. Mais l’étude du passeport a bloqué. « Ils voulaient nous la payer à 1 €/kg. On a gardé la viande en autoconsommation. La dernière est partie à 1,50 € /kg il y a deux ans. On apprend de nos erreurs : je voudrais acheter des Jersiaises. Je serai très vigilant à l’origine France… »

La filière Brune y a aussi été confrontée dans les années 2000 à 2015 avec un afflux important de vaches d’Allemagne, rapporte Olivier Bulot, directeur de BGS, organisme de sélection pour Les Brunes et les Jersiaises. Il y a eu quelques départs groupés d’animaux de réforme vers la Belgique, qui permettait de les valoriser au prix du marché. « Avec la montée en puissance de l’offre sexée et plus de cheptels dans ces races, l’offre présente en France évite dorénavant les achats hors Hexagone. »

Le problème ne provient pas de contraintes techniques liées à la traçabilité sur les chaînes d’abattage mais concerne la commercialisation de cette viande à laquelle on ne peut pas appliquer le logo VBF, expliquent des abatteurs. Appliqué à la viande née, élevée et abattue en France dans les années 80, il exclut de facto les produits viande des animaux nés à l’étranger.

La traçabilité du produit, c’est une valeur

La filière soutient l’identification de traçabilité Viande bovine française (VBF) Née, élevée et abattue en France pour rassurer le consommateur. C’est un outil qui lui assure sécurité alimentaire et transparence. Et pour les éleveurs, c’est une valeur, une reconnaissance de leur travail, de leur identité et du territoire. Ce n’est pas à cause du VBF qu’il n’y a pas de commerce. Mais ce produit ne rentre pas dans la grande identification que l’on a créée. À cela peut s’ajouter une problématique de volume, de finition des animaux et de logistique… Néanmoins, on doit trouver une solution. La filière ne peut pas refuser un abattage. Et au niveau du commerce, on doit proposer une valeur qui corresponde à une valeur de marché. Une valeur qui corresponde au prix que le consommateur lui accorde. Et dont le prix diffère parfois de la valeur travail que lui confère tout éleveur. Thierry Duval, président Interbev Bretagne

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