Découvertes

Un milieu pauvre et riche à la fois

Si elles peuvent paraître austères au premier abord, les landes bretonnes sont pourtant des milieux riches en biodiversité et qui ont permis à la société paysanne de se nourrir de manière durable.

Avant de démarrer son intervention, François de Beaulieu dispose avec soin des tableaux peints par l’artiste Lucien Pouëdras. Sur la scène du lycée de Suscinio (29), cet écrivain s’apprête à faire voyager dans le temps son auditoire sur un sujet qui le passionne : les landes bretonnes. Le Finistérien, aussi ethnologue, commence par décrire une œuvre du peintre. « Il peint suivant ses souvenirs, sur des détails de vie. Ici, un engoulevent. Là, des étrépeurs ». Les tableaux très colorés rappellent une vie passée, des épisodes de la jeunesse de Lucien Pouëdras vécus dans la campagne de Languidic (56). Artiste prolifique ayant réalisé plus de 400 toiles, le peintre a été « traumatisé par le remembrement de sa commune. Il a quitté la ferme familiale dans les années 50. Puis il s’est mis à peindre pour témoigner de ces paysages passés », résume François de Beaulieu. Les tableaux d’une rare précision sont très précieux pour les historiens et racontent la vie au beau milieu des champs. Les scènes, souvent réalisées avec un effet de plongée, semblent même décrire la vision d’un enfant qui a pris de la hauteur en se perchant sur un arbre.

L’ajonc servait de combustible ou de fourrage pour les chevaux.

Une richesse bien cachée

Si les landes peuvent se résumer en des milieux à sol pauvre, acide et peu épais, avec des conditions météorologiques humides, elles n’en demeurent pas moins un formidable habitat pour bon nombre d’espèces animales et végétales. « C’est un univers quasi invisible le jour », observe François de Beaulieu, et qui grouille de vie la nuit. Sur une lande, on peut « observer 120 à 150 espèces de papillons. C’est un milieu non traité, loin de la lumière artificielle, favorable aux araignées comme aux oiseaux ou aux orchidées. La lande ne subit pas d’invasion de ravageurs et a un service de réservoir ».

Les landes abritent un nombre considérable d’espèces animales et végétales.

La quévaise pour attirer les colons

Si la région Bretagne compte aujourd’hui 14 000 ha de lande, 400 000 ha étaient dénombrés au début du XXe siècle, plus d’un million en 1800. Au Moyen-Âge, les moines instaurèrent le principe de la quévaise : pour attirer des colons à défricher ces lopins de terre pauvre, le droit de « construire sur ces terres était donné, le dernier enfant pouvait hériter de ces terres ». Si les paysans défricheurs cultivaient les meilleures terres, les landes collectives étaient utilisées pour extraire de la tourbe, faire pâturer les animaux ou prélever de la litière. « On avait à l’époque trouvé une forme d’équilibre entre activité à usage collectif et activité privée ». La pratique de l’écobuage nourrissait de temps à autre des cultures de seigle, associé à de l’ajonc. « Une fois la céréale récoltée, les jeunes pousses d’ajonc servaient à nourrir les chevaux. Les vieux ajoncs étaient mis en fagot ». La parcelle redevenait alors lande en se colonisant de bruyères et de graminées, pour fournir de la litière pendant plusieurs décennies. « Une bonne ferme possède ses landes : le mélange litière et bouse donnait le fumier, nécessaire pour cultiver les terres labourables ».

Une culture considérable

Si les activités quotidiennes des paysans des années 1800 sont encore peu connues, François de Beaulieu rappelle « qu’elles étaient tenues au rythme du jour et conditionnaient les labours ». Autrement dit et en dehors des périodes de travail quand le soleil éclairait les champs, les gens avaient du temps pour eux. « Ces relations sociales se sont traduites par des milliers de contes, de chants, de danses. Cette culture considérable ne peut pas être le produit de gens harassés ». Les ressources abondantes, avec la tourbe, l’ajonc et des cultures résilientes comme le blé noir ont permis à cette société paysanne stable de se nourrir. Lucien Pouëdras a réussi à capter cette joie de vivre dans ses tableaux, qu’il peint toujours de mémoire et en respectant le fil des saisons.

L’ajonc, plante magique
François de Beaulieu n’hésite pas à rappeler que « l’ajonc est une plante magique, facteur de l’agriculture bretonne ». Cette plante piquante, utilisée comme combustible par les boulangers ou dans les maisons pour confectionner les crêpes, servait de nourriture aux chevaux une fois broyée dans l’auge avec un maillet. « Cheval breton, cheval d’ajonc », résume l’historien. Ce fourrage abondant a fait la réputation des animaux bretons, à l’image de la foire de Morlaix (29), « une des plus grandes foires aux chevaux d’Europe ». Cet ajonc était distribué essentiellement en hiver aux bêtes, à une période de l’année où il n’est pas toxique. Mieux, « les tanins qu’il contient peuvent aussi être une réponse à différentes maladies ».

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