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Grains et pétrole, les liaisons dangereuses

La crise sanitaire et économique actuelle met au grand jour le lien tissé entre les carburants et les matières premières agricoles.

Le confinement a sonné le glas de la consommation de pétrole (quel que soit son prix), entraînant parallèlement un effondrement de la demande en biodiesel et bioéthanol. Les disponibilités de tourteaux de soja ou de colza, se retrouvent donc nécessairement limitées par une réduction obligatoire de la trituration, faute de pouvoir écouler les stocks d’huile. Idem pour les drêches de maïs face à des stocks d’éthanol dont plus personne ne veut. Les prix des graines oléagineuses et du maïs subissent donc un second effet « kiss cool ». Au choc de l’offre et de la demande alimentaire, vient se greffer la perte des débouchés industriels.  

L’éthanol, complément intéressant au prix du maïs

Depuis longtemps pour les États-Unis et beaucoup plus récemment pour les Brésiliens, la production d’éthanol a permis de supporter les prix du maïs. Les débouchés alimentaires ne suivant plus la forte progression de l’offre, ce débouché a rééquilibré le bilan mondial, tout en contribuant à satisfaire des objectifs environnementaux. Mais en mettant au tapis la demande de pétrole, le coronavirus est venu rebattre les cartes. Aux USA, la production d’éthanol représente 40 % de l’utilisation de la céréale, soit 140 Mt. Et dans le reste du monde, on considère que 60 Mt supplémentaires sont destinées à ce débouché. Au total, nous parlons de 8 % de la consommation mondiale de maïs liés à l’éthanol.

Des semis au-delà des besoins aux USA

Le potentiel de recul de ce débouché aux USA équivaut à 3 Mt/mois de maïs. Début avril, l’USDA a baissé de 10 Mt ses prévisions pour la saison en cours. Mais le recul pourrait atteindre le double si le pays ne se remet pas au travail. Sur le CBOT, référence mondiale du marché, la cotation déjà faiblarde a perdu 15 % depuis début mars. Il faut dire qu’au même moment, les USA ont annoncé des semis en forte hausse, en grande partie grâce aux aides gouvernementales accordées depuis déjà deux ans. Sans de forts achats chinois, les stocks US en fin de saison 20/21 pourraient exploser au-delà des 3 Md de boisseaux (76/80 Mt). Du jamais vu ! Cela correspond à deux récoltes ukrainiennes par exemple. À 129 $/t à Chicago, nous n’avons pas encore rallié les plus bas de 2008 (115 $/t). Mais si les farmers persistent dans leur volonté de semer au-delà des besoins du marché, les investisseurs pourraient jouer un maïs encore plus baissier.

Pour autant, les prix ne se comportent pas de la même façon ailleurs. Au Brésil, le marché flambe, faute de marchandises disponibles. En Ukraine, le marché est aussi très soutenu. En France, le marché à terme n’a perdu que 5 €/t depuis début mars, soit 3 %. Dans ces trois exemples, le plus faible lien au débouché biocarburant, et un taux de change favorable face au dollar américain, sont aussi des soutiens au prix. Le blé, qui est à peine utilisé dans la filière éthanol, a connu une évolution très différente depuis 6 semaines. Son prix a progressé de près de 7 % sur Euronext, et de 10 % sur le CBOT (avant de revenir à + 6 %). En effet, les frontières se ferment chez les pays exportateurs alors que la constitution de stocks de précaution accroît la demande chez les importateurs. Sans le boulet biocarburant, le maïs américain aurait sans doute pu profiter du raffermissement de la céréale à paille. Notons cependant, pour la petite histoire, que blé et pétrole ne sont pas aussi indépendants que cela. Ainsi, l’ouverture tant attendue du marché de l’Arabie saoudite au blé russe s’est concrétisée avec un premier chargement, au moment même où l’Opep et Poutine s’accordaient sur une réduction de la production du nombre de barils/jour… Les pétrodollars sont aussi ce qui permet à de nombreux importateurs de régler les cargaisons de blé !

Coup d’arrêt sur la trituration européenne des oléagineux ?

En ce qui concerne les oléagineux, il faut rappeler que depuis 2007, la production de biodiesel mondiale est passée de 10 Mt à 45 Mt. De nombreux pays ont rendu obligatoire le mélange du biocarburant dans le gasoil, de l’Indonésie au Brésil en passant par l’UE et les USA. Là encore, les mêmes causes entraînent les mêmes effets. Face à la hausse des stocks d’huiles, la trituration européenne devrait subir un coup d’arrêt sur le dernier trimestre de la saison. L’activité pourrait reculer de plus d’1 Mt sur l’ensemble de la campagne, nous privant de 0,55 Mt de tourteaux de colza d’une saison à l’autre. Cela tombe mal. En effet, si les difficultés logistiques liées au chargement du soja dans les ports sud-américains devaient réapparaître, les USA ne pourraient pas forcément prendre le relais à bon prix. Là-bas, la trituration est aussi limitée par le manque de débouché du biodiesel. Mais plus encore, le déficit de production d’éthanol assèche le marché en DDGS (1). Or cette matière première représente 38 % de l’offre de protéines américaine. Le tourteau de soja est donc activement recherché localement pour remplacer la drêche dans les rations.

Le sorgho en embuscade
Le sorgho est une bonne alternative au maïs. Moins gourmand en eau et en intrants, plus riche en protéines, et… sans lien avec le pétrole, il séduit de plus en plus de producteurs et d’éleveurs. Aux USA, il représente une bonne diversification des assolements et pourrait créer la surprise. Face au changement climatique, cette céréale des pays chauds, prend aussi racine dans les champs européens. La production hexagonale (grain et ensilage) a progressé de 54 % en 4 ans et pourrait dépasser 400 000 t en 2020/21. Nous en exportons une partie en Espagne, où la céréale est très prisée en production porcine, alors qu’en France, seulement 30 000 tonnes ont été utilisées dans les aliments du commerce en 18/19 contre 3 Mt pour le maïs. Une affaire à suivre.

(1) Drêches de maïs

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