- Illustration Un glissement progressif vers la croisée
Didier Le Bris et Cyril Mignon n’imaginent pas travailler avec des vaches qui ne soient pas au maximum dehors.

Un glissement progressif vers la croisée

Une, puis 7, puis 100. Les vaches de Didier Le Bris et Cyril Mignon sont toutes issues de croisement trois voies. Une pratique en accord avec le système pâturant et la recherche de confort de travail.

La route qui mène à Goulenez plonge vers un méandre de l’Aulne maritime. Une vue splendide s’offre à celui qui se rend sur cette ferme laitière de la petite commune de Trégarvan en direction de la Presqu’île de Crozon. « Je ne me lasse pas du paysage. C’est tous les jours différent », acquiesce Didier Le Bris qui, comme Cyril Mignon, son jeune associé depuis 2017, n’imagine pas un instant que les vaches ne profitent pas de ce panorama exceptionnel. Car le troupeau coloré participe à relever ce paysage de carte postale dont jouissent au quotidien les éleveurs. « Aujourd’hui, faire 200 mètres pour envoyer ses vaches à l’herbe semble trop loin pour certains éleveurs. Ici, les vaches font souvent plusieurs kilomètres par jour. Et c’est un vrai plaisir de les conduire en pâture ».

Obélia ouvre la voie

Pour endurer ces parcours quotidiens, sur route goudronnée et sur chemin de terre, les vaches doivent être bien chaussées. « Les animaux aux ongles noirs sont moins sujets aux boiteries », fait observer Cyril Mignon. « Ici, c’est rare que les vaches boitent. Même en cette période humide. Les croisements trois voies que nous réalisons participent à façonner des vaches avec de bons pieds. Un caractère essentiel dans un système comme le nôtre ».
Pourtant, rien ne laissait augurer que le troupeau de Didier Le Bris, qui affichait une performance de 11 178 kg de lait par vache en 1995, ne change de race. « Je ne dis pas que la Holstein n’est pas une bonne laitière. Au contraire. Mais dans notre système, elle ne convenait plus. Entre les vaches qui ne retenaient pas, les caillettes, les problèmes de santé à répétition : c’était trop la prise de tête », explique l’éleveur qui, cette même année 1995, achète Obélia, une Montbéliarde. Sept autres vaches suivront dans les pas de cette pionnière. Puis, c’est au tour des Holstein du troupeau d’être progressivement inséminées avec des taureaux de cette race montagnarde réputée pour sa rusticité.

Le croisement successif par trois races a abouti à un troupeau homogène de vaches rouges et blanches pour l’essentiel.

Premiers croisements, premiers effets

Premier effet de ce changement de cap génétique : la production laitière baisse. Pour ne pas dire chute. « Il m’a fallu 45 laitières pour produire l’équivalent de 25 Holstein. » Mais très vite apparaissent les effets bénéfiques recherchés par Didier Le Bris. « Les problèmes disparaissent. Finies entre autres ces vaches qu’il faut lever à la pince. Et puis, les vaches retiennent mieux. La santé du troupeau s’améliore. »
Il faut ensuite négocier le virage génétique de deuxième génération. Avec quelle race inséminer les croisées F1 ? « C’est à ce moment que, sous les conseils de Stéphane Fitamant, spécialiste du croisement ProCross en races laitières, nous avons opté pour la trois voies avec retour » (voir encadré).
Aujourd’hui pratiqué en routine, ce croisement successif par trois races a abouti à un troupeau homogène de vaches rouges et blanches pour l’essentiel, d’un format moyen comparativement au standard imposant dicté par la Holstein et avec des mamelles très fonctionnelles. « Une vache facile à vivre », s’accordent les deux éleveurs qui apprécient cet animal énergique toujours pressé d’aller chercher l’herbe. « C’est une vache qui a envie », résument les éleveurs de Trégarvan.

Une vache à trois races

Un taureau Pie Rouge (Holstein), puis un Montbéliard, puis un Viking. Telle est la succession des accouplements réalisés sur cet élevage selon le schéma préconisé par ProCross. Cette pratique permet de cumuler et d’associer les qualités propres à chacune des 3 races tout en homogénéisant le profil génétique du troupeau. Dans ce schéma de croisement, la Holstein apporte notamment le lait ; la Montbéliarde renforce les membres. La Viking qui est déjà une race composite obtenue par un mélange de Rouge suédoise, de finlandaise et de danoise a été sélectionnée sur des caractères de santé, de bonnes pattes, avec peu de cellules et vêlant facilement ; la Viking est par ailleurs une laitière intensive avec une moyenne de 9 500 kg de lait à 35 de TA et 43,5 de TB.

Une vache d’extérieur

« Elle est vraiment adaptée à notre système », apprécient de concert les deux éleveurs. Et d’indiquer que le troupeau passe l’essentiel de l’année à l’extérieur. « L’hiver dernier, le troupeau n’a passé que deux mois en stabulation dont seulement 15 jours et nuits complets. Sitôt que l’on peut, on les met dehors », explique Didier Le Bris, tout en soulignant que les terres portantes de l’exploitation permettent cette conduite « extensive dans l’intensif ». Quant à la distribution du maïs, elle permet avant tout d’apporter l’énergie pour garder les vaches en bon état corporel, de maintenir les taux et assurer au niveau reproduction : « En général, elles le consomment en 2 heures après la traite ».
Bonnes marcheuses, les vaches du Gaec Goulenez n’en sont pas moins de bonnes laitières sur le plan économique : 6 007 kg de lait vendu par vache sur la dernière campagne avec une incidence TB de + 12,73 €/1 000 L et + 5,30 €/1 000 L en TP.

Taux de réforme faible

Si les premières croisées ont permis à l’élevage d’améliorer la longévité de 2,3 à plus de 3 lactations, aujourd’hui la réforme est devenue un peu un « problème » dans l’autre sens. « En fait, la difficulté est de choisir les vaches à vendre car souvent, hormis des problèmes ponctuels de leucocytes ou autres accidents, elles n’ont pas vraiment de défaut. Nous avons donc dû apprendre à garder moins de génisses de renouvellement puisque le taux de réforme oscille entre 20 et 22 % selon les années ». Les vaches en 6e, 7e lactation ne sont pas des exceptions. Une partie du troupeau est donc inséminée en Blanc Bleu et les génisses sont saillies par un taureau Hereford. « Le Hereford fait un veau de petit format mais rond qui passe bien sur primipare et qui se vend mieux. » En conséquence, les petites femelles ne sont conservées pour le renouvellement qu’à partir du 2e veau quand les jeunes vaches ont fait leurs preuves en 1re lactation.

La reproduction n’est pas un motif de réforme important sur cet élevage car l’effet hétérosis qui s’exprime en croisement profite pleinement à la fertilité. « Premièrement, les chaleurs sont bien marquées. Et les vaches retiennent bien ». Des propos confirmés par le critère de 1,05 veau né par vache et par an illustrant un intervalle vêlage-vêlage court car le taux de jumeaux reste dans la norme (1,6 paillette par veau né). Cette bonne fertilité participe, comme les autres fonctionnels, à améliorer le confort de travail des éleveurs. « C’est quand même moins de travail quand la vache retient du premier coup ; surtout avec plus de 100 vaches », apprécient les éleveurs qui résument leur métier en un mot : « Sérénité ».


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