Élevage

Mammite : “Refaire le point dès que la situation se dégrade”

Interview du Dr Jean-François Labbé, praticien dans les Côtes d’Armor et membre de la commission Qualité du Lait des Groupements Techniques Vétérinaires.

Les mammites sont le premier critère de réforme. Est-ce dû à des antibiorésistances ?

Jean-françois labé, Vétérinaire
Jean-françois labé, Vétérinaire

Jean-François Labbé : Non, car il y a très peu de résistance en mammites. Les troupeaux présente un problème d’antibiorésistance tiennent même de l’exception. Les difficultés viennent d’abord du fait que certains fondamentaux ne sont pas respectés : détection des mammites, hygiêne de la traite et de l’opérateur, bons réglages de la machine, entretien du couchage… Mais aussi de mauvais choix pour les traitements dans l’élevage. Quel est le germe présent, où il se situe et comment je l’attaque ? Il faut le bon produit le plus tôt possible.

En fait, l’antibiorésistance des bactéries responsables de mammites n’a pas vraiment évolué depuis 25 ans. Et pourtant, nous utilisons toujours les mêmes quelques molécules disponibles. Il n’y en a pas de nouvelle. L’élargissement de la gamme sur le marché se fait simplement par des associations de plusieurs antibiotiques ou d’un anti-inflammatoire. Cela élargit tout de même notre arsenal thérapeutique car des spécialités vont travailler plutôt dans la citerne de la mamelle, d’autres davantage se diffuser dans les tissus…

La réactivité joue beaucoup dans le potentiel de guérison. Mais l’éleveur est face à un dilemme : attendre des résultats d’analyse ou traiter tout de suite…

J-F. L. : C’est la raison pour laquelle il faut savoir quel modèle, c’est-à-dire quels types, de mammites j’ai chez moi. Dès que la situation se dégrade, il faut refaire le point avec ses conseillers lait ou son véto. Mener une étude épidémiologique ou des analyses bactériologiques pour obtenir un bon diagnostic du modèle d’infections présents sur l’élevage. Ce modèle va conditionner l’approche à la fois dans le choix des traitements et les mesures préventives.

Par exemple ?

L’erreur à éviter : « Sur le terrain, une erreur souvent constatée est de compter sur un lot de génisses pour assainir un troupeau en les intégrant avant d’avoir réformé les vaches plombées par les cellules. C’est tout bête, mais c’est fréquent. Certains rentrent la relève mais conservent les animaux contagieux pour produire du volume quand le lait est bien payé. Un laps de temps de quelques semaines à quelques mois suffisant pour contaminer les primipares entrantes… Et tout est à refaire ! »
J-F. L. : En modèle environnemental, qui concerne plutôt des formes cliniques et moins subcliniques, si les vaches sont sales sales, on optera pour un pré-trempage type mousse avec action plus savonnante pour bien nettoyer la mamelle. En modèle contagieux, caractérisé par davantage de mammites subcliniques et moins de cliniques, qu’on peut très bien constater avec des vaches propres en logettes, on choisira de préférence un pré-trempage plus désinfectant.

L’avantage du modèle, c’est de savoir aussi où vivent les bactéries. En contagieux, c’est dans la mamelle et sur la peau du trayon. En environnemental, c’est plutôt dans l’environnement, les bâtiments, notamment le couchage. Mais dans les deux cas, une grosse partie des contaminations se fait à la traite, donc la prévention passe encore et toujours par l’hygiène de traite et le réglage de la machine.

La mammite n’est pas une pathologie facile : les taux de guérison en lactation restent modestes, notamment sur les mammites subcliniques…

J-F. L. : Pour faire simple, le traitement en lactation d’une mammite subclinique n’est pas rentable. A première vue, il est même sans intérêt. D’abord, le lait écarté représente une grosse perte économique à laquelle il faut ajouter le coût de la thérapeutique, sans parler du temps perdu à la traite pour un taux de guérison espéré qui reste faible. « Subclinique » est synonyme de bactéries installées depuis un certain temps, donc la stratégie sera différente de la « clinique ». La meilleure solution est d’attendre le tarissement car là, ça guérit très bien. En attendant, il faut désinfecter le faisceau trayeur après chaque passage à la traite de la « vache à cellules ».

Si le nombre d’animaux touchés par des formes subcliniques augmente, on pourra raisonner avec le véto pour traiter certaines vaches en fonction du nombre de quartier atteint, de l’âge de la vache, du niveau cellulaire et de l’ancienneté de l’infection. Une montée de leucocytes datant de 2 mois ou de 2 ans, ce n’est pas la même chose.
Dans leur tête et dans les documents au bureau, les éleveurs doivent avoir de vraies stratégies de traitement. Le statut de l’animal (vache saine ou à cellules) conditionne énormément le choix du type et de voie de traitement. Si on ne prend pas de recul, les résultats ne sont pas bons et cela finit par coûter cher aussi bien en lactation qu’au tarissement.

D’ailleurs, est-ce si facile d’appréhender un résultat de traitement ?

J-F. L. : Et bien, pas forcément. Les éleveurs doivent avoir en tête les bons critères de guérison. Une bonne guérison clinique, quand il n’y a plus de modification de l’aspect du lait ni d’inflammation de la mamelle, ne veut pas dire guérison bactériologique. L’éleveur croit que l’épisode est passé. Alors que la bactérie est encore présente et la vache refera une mammite dans les jours suivants ou restera infectée et donc contagieuse.

Dans les élevages, l’association antibiotique + anti-inflammatoire est très appréciée car la mamelle dégonfle vite. L’amélioration visuelle est très rapide. Pourtant parfois, avec un antibiotique classique, les signes cliniques mettent plus de temps à disparaître, mais le taux de guérison est meilleur. Que conseiller ? Retenir que guérie au bout de 3 jours ne veut pas dire guérie complètement. Donc, aller toujours au bout du traitement et rester attentif aux animaux qui ont déclaré des mammites cliniques tant que leur concentration cellulaire n’est pas redescendue. Si ce n’est pas le cas un mois après le traitement, on peut être content de la guérison clinique, mais pas du résultat bactériologique.

On constate un agrandissement des troupeaux qui s’accompagne parfois d’un manque de disponibilité des éleveurs pour assurer la meilleure traite possible…

J-F. L. : C’est vrai. En France, il faut arrêter de vouloir traire les vaches super vite. C’est quand même là que l’éleveur ramasse le fruit de son travail et donc son revenu. Dans de nombreux pays, on accorde davantage d’importance à la structuration de la traite. En Angleterre, on préfère payer quelqu’un à la sortie du roto qui dépose, trempe et offre une surveillance humaine que de systématiser un décro et l’absence de post-trempage. Aux Etats-Unis, la traite est très standardisée. Si les patrons obligent leurs salariés à porter des gants et affichent des protocoles stricts et détaillés, souvent en espagnol pour les mexicains, concernant l’hygiène ou le tarissement, c’est parce qu’il y a un intérêt économique derrière.

« Aux Etats-Unis, la traite est beaucoup plus standardisée et structurée, basée sur des protocoles stricts. Ces systèmes de lavage des lavettes l’illustrent. »
« Aux Etats-Unis, la traite est beaucoup plus standardisée et structurée, basée sur des protocoles stricts. Ces systèmes de lavage des lavettes l’illustrent. »

En France, nous sommes plus « artistes ». Beaucoup de gens travaillent par habitude et ne se posent plus assez de questions sur leurs pratiques, voire se relâchent en terme d’hygiène de traite. Au contraire, il faut toujours s’interroger. En fonction des saisons, la préparation ou le type de post-trempage peut par exemple évoluer. On voit aussi beaucoup d’élevages qui tardent à remplacer leurs manchons. Or, le caoutchouc dégradé devient poreux ce qui favorise le passage des germes d’une vache vers les suivantes.

Par contre, avez-vous remarqué un progrès récent dans la guerre aux mammites ?

J-F. L. : Heureusement, oui. Des pratiques sont entrées dans les mœurs. Par exemple, en cas de flambée de mammites, la désinfection des griffes par trempage ou pulvérisation après la traite d’une vache atteinte s’est généralisée. Une mesure efficace que tout le monde a su intégrer. 

Traite ou capillarité, la bactérie cherche le moyen d’entrer
Une bactérie entre toujours par le bout du trayon. Mais n’ayant ni bras, ni flagelle, ni cil elle ne peut se déplacer d’elle-même. Elle doit profiter d’un phénomène physique comme la traite pour passer de l’extérieur vers l’intérieur du trayon. Ou utiliser la capillarité pour évoluer sur une peau qui reste humide. C’est le cas quand une vache doit se coucher dans une litière qui n’est pas bien sèche ou qu’elle a des pertes de lait. L’état de la couche de kératine du bout du trayon joue également un rôle dans la limitation de l’entrée des germes. Normalement, un tiers de la kératine est enlevée à chaque traite. Mais la surtraite ou la traite trop agressive emporte trop de kératine. De même que la kératine au tarissement ou en début de lactation n’est plus renouvelée et perd donc de son efficacité dans la régulation bactérienne. C’est un des facteurs aggravant l’incidence des mammites au vêlage sur des vaches qui restent beaucoup couchées.
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