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Quand la Chine fait son marché

Même si l’on parle beaucoup du ralentissement de l’économie chinoise, les 7 % de croissance de son PIB et sa colossale puissance de frappe financière lui permettent d’avancer sans férir ses pions sur l’échiquier mondial des matières premières.

Depuis son entrée à l’OMC en 2001, la République Populaire de Chine, à la faveur d’une devise sous-évaluée et d’une main-d’œuvre bon marché, a accumulé des excédents commerciaux colossaux. Elle dispose aujourd’hui d’environ 5 300 Mds de dollars de réserves de change, lui conférant un énorme pouvoir auprès de nombreux pays endettés qui financent leur déficit grâce à son soutien. Mais depuis 2012, l’Empire du Milieu refuse de financer des dettes qui risquent de ne pas lui être remboursées entièrement. La nouvelle stratégie du pays consiste à utiliser son argent pour acquérir des actifs stratégiquement intéressants, notamment des ressources naturelles, mais aussi des entreprises porteuses de brevets ou de marques.

Le premier guichet bancaire du monde n’est désormais accessible qu’à ceux qui ne s’opposeront pas au rachat des entreprises qu’il convoite. En 2012, l’Europe qui cherchait de quoi remplir les caisses du dispositif MES*, a accepté de ne plus faire obstacle aux achats d’entreprises par Pékin, contrairement aux USA ou au Japon. En Allemagne, en Italie, et en France, les acquisitions où les prises de participation se multiplient donc. Et si l’on évoque souvent ce qui se passe dans le secteur automobile (Volvo, PSA), l’agroalimentaire français n’est pas en reste (vin, secteur laitier, etc.). Moins visible, la  captation de plus en plus forte de nombreuses matières premières, est tout autant dommageable pour l’économie européenne.

Le négoce mis au pas

Les ramifications financières chinoises sont porteuses de nombreuses évolutions dans le domaine des grains. La concentration croissante du négoce international a aussi conduit la Chine à avancer ses pions. Cofco, la plus grande entreprise étatique chinoise active dans les produits agricoles (C.A de 32 Mds $), avait prévu, dans son plan à 5 ans, des acquisitions internationales pour un montant de 10 Mds $ jusqu’en 2015. Elle a récemment signé un accord pour acquérir une participation de 51 % dans Nidera (négociant international basé aux Pays-Bas). Elle vient d’annoncer la même opération pour la division agroalimentaire du groupe de négoce de matières premières hongkongais Noble.

Aspirateur à colza et soja

Parce qu’elle doit faire face à un recul inexorable de ses terres arables et de ses réserves hydriques, la Chine n’a de cesse de sécuriser son approvisionnement alimentaire pour les années à venir. Fort du pactole accumulé depuis dix ans, le pays tisse sa toile. Pour ses besoins en huiles, le pays procède à des investissements fonciers conséquents en Afrique – achat ou location de terres – où des palmeraies sortent de terre depuis quelques années, à seule fin d’alimenter le pipeline chinois. Les besoins en matière grasse sont aussi satisfaits par des approvisionnements en graines de soja (le pays représente les 2/3 du négoce mondial) et, depuis peu, en colza. Les importations chinoises ont triplé en l’espace de deux ans, hissant le pays au premier rang des acheteurs.

Si plus de 2/3 des volumes proviennent du Canada, les flux australiens ont fortement progressé en 2013. La Chine a en effet levé l’interdiction d’importation qui frappait cette origine pour des raisons sanitaires depuis 2009. Une évolution qui n’arrange pas l’Union Européenne, dont les besoins en colza nécessitent de s’approvisionner en priorité chez ce fournisseur non OGM. Nous voilà donc en compétition pour une graine australienne dont la proximité géographique fait de la Chine un débouché naturel. Et la situation pourrait se pérenniser. Car le pays possède près de 140 Mt de capacité de trituration, utilisée à moins de 80 % pour le moment.

Afin de capter en priorité les graines de soja destinées à alimenter en huile et en protéine le marché local, les Chinois ont passé des accords bilatéraux (aides financières, investissements logistiques, etc.) avec les grands pays exportateurs que sont le Brésil et l’Argentine. Ces derniers donnent désormais la priorité à ce client exigeant, mettant en marché plus facilement la graine que le tourteau. Une situation délicate pour la France qui ne possède qu’une seule usine de trituration de soja, contrairement aux autres pays européens, plus axés sur des unités polyvalentes.  Nous sommes donc relégués au bout de la file d’attente…

Yuan : la voie de la désaméricanisation

La Chine multiplie les accords bilatéraux de changes pour commercer en yuan et réduire la part de son commerce extérieur réalisé en dollar. Au cours des deux dernières années, sept des douze plus grandes économies mondiales ont décidé de se passer du billet vert dans leurs transactions commerciales avec la Chine. Même le Japon, malgré de forts litiges frontaliers, a signé un tel accord.

Céréales « sponsorisées »

En blé aussi, la Chine est en passe de devenir, en une seule année, le premier importateur mondial, devançant l’Egypte. Un pari que peu de traders auraient voulu prendre il y a encore deux ans. La encore, les Chinois s’emploient à diversifier leurs fournisseurs. Le Kazakhstan, qui ne possède pas de façade maritime, a passé un agrément en 2013 avec Pékin. Des investissements conséquents ont été réalisés pour favoriser les flux ferroviaires entre les deux pays.

En maïs, le pays se positionne aussi aux achats, malgré la priorité donnée à cette céréale à haut rendement dans les campagnes chinoises. Le pays est  ainsi devenu le deuxième partenaire commercial de l’Ukraine. En échange  d’exportations, ce pays a reçu une enveloppe pour développer la culture (irrigation) et les infrastructures. Mais, effet collatéral du conflit actuel avec la Russie,  la Chine demande le remboursement de 3 milliards d’aides financières accordées au précédent gouvernement. Une procédure judiciaire est en cours, qui pourrait remettre en question les prochains semis et le développement des céréales dans ce pays exsangue financièrement. www.vigie-mp.com

L’avis de Patricia Le Cadre, Directrice des études aliment Céréopa

La crise économique actuelle fragilise des secteurs et des pays tout entiers. La Chine en profite pour faire son marché, grâce à une force de frappe financière sans égale. Ne nous y trompons pas, les investissements chinois ne sont pas des accords gagnant-gagnant. Ils servent uniquement la stratégie d’un seul pays. L’Empire du Milieu n’est pas la locomotive mondiale qu’on nous décrit à tort. Aujourd’hui, nous regardons seulement passer le train… et nous pourrions rester à quai un moment ! Les privilèges concédés à la Chine lors de son adhésion à l’OMC se révèlent chaque jour plus destructeurs pour notre économie. Sans dévaluation de notre monnaie, ni mise en place de barrières (sanitaires ou qualitatives) aux frontières de l’U.E, cette situation ne fera qu’empirer

*MES : fond de secours européen

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