Le Salon de l’agriculture est la scène bien éclairée d’un théâtre plus discret : celui des négociations commerciales annuelles. Tandis que l’on célèbre la ferme France sous les projecteurs, se joue en coulisses le partage réel de la valeur alimentaire. Selon une récente commission d’enquête du Sénat sur 100 € dépensés pour se nourrir, à peine 8 € reviennent à l’agriculture française. Le reste se dilue dans la transformation, les services, la distribution, l’importation.
Le problème ne tient pas seulement aux marges affichées de la grande distribution, officiellement modérées. Il réside dans la construction même du prix. On ne part plus du coût de production pour remonter vers le consommateur. On part du prix cible en rayon, puis l’on comprime chaque maillon de la chaîne. L’agriculteur ajuste, souvent à perte.
Sur 100 € dépensés pour se nourrir, à peine 8 € reviennent à l’agriculture
Le mécanisme est désormais bien rodé : prix facial, remises, coopération commerciale, pénalités logistiques… Le « trois fois net » reste opaque. Dans le même temps, les grandes marques mondialisées servent de produits d’appel. On y marge peu. On se rattrape sur le local, le bio, le frais. Autrement dit, le chou-fleur et l’œuf plein air financent la guerre des prix sur le Coca ou le Nutella.
Les lois Égalim promettaient une construction du prix « en marche avant » et une protection de la matière première agricole. Sur le terrain, beaucoup peinent à en voir les effets. Si certains prix ont remonté, c’est aussi parce que les volumes baissent : moins d’éleveurs, moins d’animaux.
La question demeure : peut-on préserver une agriculture forte si elle ne capte qu’une fraction de la valeur ? On parle de souveraineté alimentaire, de prix planchers. Mais on ne peut vouloir des prix toujours plus bas et des fermes toujours plus solides. Au fond, c’est un choix collectif : quelle valeur accordons-nous à notre alimentation – et à ceux qui la produisent ?

