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Éleveuse de couleurs

Stéphanie Salinères, à Longaulnay (35), produit et cueille des plantes à couleurs et les transforme en produits beaux-arts : pigments et aquarelles.

En ce mois de mai, la serre est riche de semis prêts à être plantés en pleine terre. Stéphanie Salinères cultive des persicaires à indigo, des cosmos, des camomilles, des rubiacées… Elle a également semé des garances mais ne pourra réellement les utiliser que dans quelques années. Mais qu’en fait-elle ? Ce sont toutes des plantes tinctoriales qu’elle transforme en pigments végétaux.
Travaillant autour des arts textiles, l’artiste aime découvrir les différentes techniques « jusqu’au bout », jusqu’à fabriquer le papier, le fil… Alors de là à fabriquer sa couleur, il n’y avait qu’un pas à franchir. C’était comme une évidence qui s’est révélée durant le confinement en 2020. « J’ai mis du temps à l’approcher car la couleur m’intimidait… » Pour appréhender ce travail de chimiste, elle a suivi un BPREA spécialisé dans la culture et la transformation des plantes aromatiques et médicinales, « car les plantes médicinales sont aussi tinctoriales », et une formation de chimiste. Si aujourd’hui, elle se considère « éleveuse de couleurs », elle espère maîtriser ces techniques de transformation pour devenir à terme « dompteuse » de couleurs.

La plus vieille couleur au monde

Alors dans son nouvel univers coloré, quelle est sa couleur préférée ? C’est l’indigo, « la plus vieille couleur au monde, la plus dure à apprivoiser aussi, peu généreuse en rendement mais riche en intensité. Aussi, on peut la décliner à souhait en coloris ». Elle extrait ce pigment bleu de 2 plantes principalement. Le pastel des teinturiers (Isatis tinctoria), de la famille des brassicacées, pour « une approche patrimoniale » : elle en constitue des cocagnes, boules de feuilles de pastel écrasées et séchées pour les bains des teinturiers. Et la renouée des teinturiers (Persicaria tinctoria ou Polygonum tinctorium) qui donne un bleu intense, extrait de ses feuilles vertes fraîches : ces plantes ne produisent pas de l’indigo en tant que tel, mais des molécules qui, après réaction chimique, vont produire l’indoxyle, le précurseur du pigment d’indigo. « L’an passé avec une culture sur 4 rangs de 50 mètres, j’ai récolté 200 kg de biomasse à raison d’une récolte par mois durant la saison estivale… pour en récupérer 2 kg de pigment ! C’est une culture précieuse avec 1 % de rendement. Cette année, je vais en planter 6 rangs. J’espère ainsi en obtenir 5 kg de pigment, en maîtrisant mieux la transformation. »

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Graines de pastel des teinturiers, dont les feuilles fraîches permettent d’obtenir la couleur indigo.

Quand la plante se transforme en aquarelle

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Semis de renouée des teinturiers (en bas) et cosmos (en haut). Quelques plants seront conservés en serre, pour la production de graines.

Mais aujourd’hui, dans le laboratoire de Stéphanie, c’est du jaune qu’elle tente d’extraire de la camomille. Les fleurs séchées ont été infusées dans de l’eau. « Quand le bain est bien coloré, je le filtre. De ce jus, je vais extraire 2 matières : le surnageant et la couleur solide. Dans une solution acide à l’aide de sulfate d’aluminium, je vais accrocher les molécules de couleur. Puis, en ajoutant du carbonate de sodium (cristaux de soude), la réaction effervescente permet au pigment solide de se séparer du liquide. Je filtre le tout pour obtenir une pâte que je vais sécher pour pouvoir la conserver. » Ces blocs de pigments ainsi obtenus passent ensuite au broyeur et au travers de tamis très fins de 40 microns pour en récupérer de la poudre.

De l’aquarelle ou de la gouache

La gomme arabique, fondue dans de l’eau distillée, assure le rôle de liant pour que cette poudre se transforme comme par magie en aquarelle, mise en godet. Pour être stockée liquide en tube, elle y ajoute du miel ou de la glycérine. « La gouache n’est autre que de l’aquarelle opaque ». Pour obtenir cette opacité, « j’ajoute du carbonate de calcium (craie) avant le broyage. »

La nature regorge de couleurs
Les fleurs de cosmos sulfureux fournissent de l’orange, la camomille des teinturiers, du jaune ; de la racine de garance ou de l’asperule odorante (gaillet), toutes deux issues de la famille des rubiacées, est extraite de l’alizarine, donnant du rouge… Elle glane aussi dans la nature pour sa palette de rouge des racines de rumex ; réagissant avec le fer, les tanins de ronces donnent des verts allant vers le noir… Elle récupère aussi du jaune des gourmands de tomates d’un maraîcher. Du rose provient du bois du Brésil (copeaux et sciure), bois protégé fourni par un archetier. Enfin, peaux et noyaux d’avocats issus des repas d’un établissement pour personnes âgées permettent d’obtenir du vieux rose. Certaines couleurs sublimes provenant du bleuet, de coquelicot, d’hibiscus donnent des pigments qui résistent mal à la lumière… Ils seront prochainement destinés à une nouvelle gamme cosmétique.

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