Découvertes

Aux sources du petit seau rouge

L’histoire d’une vie. L’histoire d’une vie de paysan de Langoëlan (56). Celle de Marcel Le Baron que sa fille, Solange, a retranscrit dans un livre au titre intrigant : « Le petit seau rouge ». Rencontre.

Dans sa cuisine, sur sa chaise dos au mur, Marcel a sa place attitrée près de la porte d’entrée. Au-dessus de sa tête, qui l’oblige à se pencher vers l’avant quand il se lève, une étagère de bois tannée par les années où s’alignent 18 volumes d’une encyclopédie des années 70. Perché là-haut aussi : le dictionnaire de Marcel. Un Larousse. Pas une journée sans qu’il ne descende de son piédestal, comme l’attestent ses pages élimées. « Ce n’est pas parce que l’on est vieux qu’on n’a plus rien à apprendre. Si tu ne fais plus rien, tu n’as plus rien de neuf à dire », lâche l’homme de 88 ans. « Et puis, les jeunes nous apprennent beaucoup. J’ai découvert beaucoup de choses grâce à mes petits-enfants ».

Si Marcel Le Baron en apprend beaucoup des plus jeunes, il nous en apprend également beaucoup sur sa jeunesse. Grâce à une mémoire exceptionnelle, il débobine et rembobine à l’envi le film de sa vie dans les moindres détails. C’est le récit de cette vie, à la fois si commune et si unique, que sa fille a collecté au fil des ans dans un cahier ; « Pour que toute cette mémoire du passé ne disparaisse pas », dit-elle. Un recueil de tranches de toute une vie aujourd’hui imprimé dans le livre « Le petit seau rouge », Ar sailh ru bihan, en breton Pourlet.

La maison  d’enfance de « Marcel »  a été reconstituée par Lucie Chaboussou, architecte spécialisée dans le patrimoine ancien.

« Elle vendait de l’eau aux pardons »

Mais qu’est-ce donc ce petit seau rouge ? Aussitôt Marcel replonge quelque 80 ans en arrière. Au temps de son enfance qu’il partageait avec sa grand-mère qui avait pris toute la fratrie sous son aile à la mort de ses parents. Une grand-mère « débrouillarde et très travailleuse ». Une grand-mère au grand cœur témoigne-t-il avec une émotion perceptible. « Nous n’avions pas grand-chose, mais nous étions heureux », assure Marcel qui se souvient d’autant plus de ce fameux arbre de Noël d’abondance au château Haïk. « Ça se passait dans une grange près de la grande maison. En entrant, on voyait le grand arbre de Noël avec plein de cadeaux accrochés dedans. On le regardait tous, les yeux émerveillés et pleins d’envie… Ce jour-là, j’ai eu la chance d’avoir un petit seau rouge. Quand tu n’as pas de jouet, tu es content. J’ai bien joué avec ! ».

Marcel Le Baron se rappelle bien de la bienfaitrice de ce Noël : Marie-Louise Le Nouveau, devenue riche en épousant Albert Haïk, an aoutrou – un grand Monsieur –, frère de Jacques Haïk propriétaire de l’Olympia. Cette femme originaire de la commune, qui se souvenait de la misère de son enfance, voulait faire plaisir aux enfants de Langoëlan. « Ma grand-mère disait que la mère de Madame Haïk était si pauvre qu’elle vendait de l’eau aux pardons ; à l’époque, c’était moins gênant que de mendier ».

Solange a collecté les souvenirs et réflexions de son père, Marcel Le Baron, au cours de multiples tête-à-tête.

Une parenthèse, une belle aventure

Les jeux dans les bois, la guerre et ses privations – « Qu’il ne faudrait plus revoir » –, les années passées sur les bancs de l’école avant de devenir « paotr saout » (gardien de vaches) d’où il pourra tirer assez de sous pour acheter « un vélo à pignon libre à 3 vitesses » : le paysan de Langoëlan feuillette les pages de sa vie. Puis marque un arrêt sur son service militaire à Baden-Baden. « Une parenthèse ; une grande aventure. La belle vie en Allemagne » où il achète un appareil photo avec l’argent du tabac qu’il ne fume pas. Il évoque aussi les copains de régiment que l’on a du mal à quitter quand sonne l’heure du grand départ. Récemment, pour faire plaisir à son père, sa fille Solange est allée en quête de ses anciens copains d’armée. Elle a retrouvé Michel du côté de Strasbourg. Les deux hommes se sont parlé au téléphone ; l’émotion les a étreints. « Il ne faut pas oublier le passé mais si tu y restes, tu n’apprends rien du présent », glisse au passage le vieil homme pour passer à autre chose.

Pas le regret du temps d’avant

Cette fraternité des 20 ans, Marcel Le Baron la revit auprès de ses « pourlets » à son retour d’armée. « J’ai retrouvé ma place, ma langue, mon métier. J’ai retrouvé aussi cette solidarité si forte et propre à la campagne d’alors et que l’on a malheureusement perdue », regrette-t-il.

Dans la force de l’âge, il enchaîne alors les emplois dans les fermes qu’il ponctue par des saisons de binage et d’arrachage en région parisienne « d’où l’on apercevait la Tour Eiffel ». Puis vient cette embauche à la ferme du Rest et la rencontre avec Armelle, la fille de la maison. Le début d’une grande aventure familiale qui s’enrichira de sept enfants, puis d’une joyeuse bande de 23 petits-enfants qui s’accordent à dire : « La ferme de pépé et mémé, c’était bien mieux qu’un parc d’attractions ».

On referme le livre. La vie continue. « Je n’ai pas le regret du temps d’avant, seulement celui des gens », ponctue l’insatiable homme du Rest qui – dernière révérence d’humilité – n’imaginait pas que l’on « puisse faire un livre sur une vie si ordinaire ». Un sentiment balayé quand sa fille lui a remis « Le petit seau rouge » entre les mains. Ce récit de « sa » vie, il l’a accueilli par un long silence. Le silence de l’émotion.

Contact : Solange Crequer : 06 26 19 26 09 – internet : http://solange.crequer.bzh – mail : solange@crequer.bzh – 15 € (reprise des expéditions après la période de confinement).

Le parler Pourlet
Comme beaucoup de sa génération, le breton est la langue maternelle de Marcel Le Baron. Plus exactement le breton Pourlet, un dialecte breton de type bas-vannetais. Il y a quelques années, Marie-Laure Groix, de l’association « Spered ar yezh » rencontrait régulièrement des anciens du pays de Guéméné-sur-Scorff, dont Marcel, pour collecter des expressions, des dictons locaux qui disparaissent avec la disparition des locuteurs.

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