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“Le dernier pays sous gestion de l’offre”

Vincent Caldwell, vétérinaire au Québec, était invité par les cabinets Vet&Sphère (réseau Cristal) à animer des soirées sur la gestion de la reproduction à Malestroit (56) et l’Hermitage-Lorge (22). Il revient sur les spécificités du Canada laitier.

Pour vous, qu’est-ce qui différencie les filières laitières française et canadienne ?

Vincent Caldwell, vétérinaire au Québec

Je voyais le Canada comme un pays fortement laitier. Mais en termes de volume, la France se situe au 7e rang mondial avec 23 millions de tonnes produites par an. Le Canada n’est même pas dans les 15 premières places avec 10 593 fermes et 969 700 vaches laitières pour 9 millions de tonnes produites (dont 3,4 millions au Québec).

En France, les troupeaux comptent en moyenne environ 50 vaches en lactation, contre 86 au Canada et 65 au Québec (2017). La taille de nos exploitations progresse lentement car nous évoluons sous gestion de l’offre : la pénurie de quota à vendre limite l’expansion des fermes. Loin du rythme d’agrandissement en Nouvelle-Zélande ou aux États-Unis : la taille moyenne d’un troupeau américain aujourd’hui est de 234 vaches en lactation contre 163 en 2008.

Parallèlement, le nombre de nos fermes laitières diminue (13 000 en 2010 contre moins de 11 000 en 2017) mais de façon moins marquée qu’ailleurs grâce à notre système de quota qui protège les éleveurs. Chez nous, un gros noyau de structures traditionnelles demeure : 75 % des fermes sont encore en étable à stabulation entravée, avec les vaches attachées en position fixe (88 % au Québec). Mais les choses évoluent : depuis 10 ans, 99 % des nouvelles installations se font en stabulation libre. Plus globalement, même si nous avons de plus en plus de gens qui ne veulent plus consommer de viande et même de produits animaux, notre production de lait est en croissance… Enfin, alors que la France est un gros exportateur de produits laitiers, le Canada produit du lait exclusivement pour le Canada. Ce dernier reste sans doute le seul pays au monde dont la production laitière est encore sous gestion de l’offre…

Justement, comment fonctionne ce système de quota ?

Notre gestion de l’offre qui tend à s’ajuster à la demande interne s’appuie sur trois piliers : la discipline de la production, la réglementation du prix du lait à la ferme et le contrôle des importations. Chaque éleveur possède un droit à produire contingenté sur les kilos de gras à livrer par jour. Pour avoir une idée, un kilo de gras correspond à la production quotidienne de 0,8 vache. Pour pouvoir augmenter son quota, il doit d’abord acheter un volume à produire. Pour un droit d’1 kg de gras par jour supplémentaire, il faut débourser 25.000 $CA, c’est-à-dire 16.500 €. Dans ma région, sur une exploitation, la valeur marchande du quota est équivalente à la valeur de tout le reste : bâtiments, terres, animaux, équipements… Dans la clientèle de notre clinique Vet Coaticook (184 troupeaux allant de 25 à 475 vaches), le quota moyen atteint ainsi la valeur d’1,45 million d’euros. Chez nous, le gras du lait est payé 40 % plus cher que la protéine. Exprimé en $CA / hL et réglementé, le prix du lait est moins bas qu’ailleurs dans le monde grâce à cette gestion de l’offre. Actuellement, il se situe à environ 48 € / 100 kg contre environ 33 € en France. Mais attention, il ne faut pas oublier que les Canadiens doivent financer leur quota à hauteur de plus de 25 000 $CA la vache.

À vos yeux, quelles sont les forces et faiblesses du système canadien ?

Les avantages de notre gestion de l’offre sont la stabilité des prix à la ferme qui évite le recours aux subventions directes et le maintien de fermes familiales petites à moyennes viables. Les inconvénients ? Cette approche limite les possibilités d’expansion des fermes dynamiques et théoriquement, il entraîne un prix au détail plus élevé pour le consommateur.

Le Canada est le seul pays au monde où la gestion de l’offre tient encore et nous y tenons. Mais elle est menacée de toutes parts par la situation de crise laitière mondiale, l’agressivité du secteur laitier américain, notre balance commerciale déficitaire avec les États-Unis, les accords bilatéraux avec l’Europe, l’Asie, les États-Unis…

Pourquoi considérez-vous la proximité des États-Unis comme si encombrante ?

Nos tarifs frontaliers sont très élevés sur le lait qui entre des États-Unis. Mais notre grand voisin est extrêmement agressif et détourne nos barrières douanières en nous exportant des ingrédients laitiers. Par exemple, des camions entiers de produit type lait diafiltré ou fromage à pizza pénètrent chaque jour chez nous à côté des volumes réglementés. Et indirectement, alors que ce n’est pas du lait en tant que tel, cela grignote notre potentiel de production. Notre système de gestion de l’offre n’est pas du tout apprécié par notre voisin du Sud : nous avons réussi à le préserver lors de la signature des accords bilatéraux, mais Donald Trump aimerait le faire tomber.

Aux États-Unis, en 2018, le prix a été en moyenne de 29,8 € / 100 kg, loin des 45 € au Canada à cette période. En fait, nos deux systèmes sont diamétralement opposés. Le contingentement canadien limite le développement de nos fermes, mais garantit un prix du lait soutenu. Au contraire, aux États-Unis, les cours sont chroniquement bas. Pourquoi ? Parce que quand le prix du lait chute, la marge de l’éleveur américain baisse et il réagit en trayant plus de vaches pour compenser. Et quand le prix est meilleur et que sa marge est bonne, il réagit aussi en trayant plus de vaches pour en profiter davantage… Les États-Unis sont embourbés dans une logique de surproduction caractérisée par du dumping, des programmes artificiels de sauvetage ponctuels et une pression forte exercée sur le Canada.

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