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“Se régénérer soi avant de communiquer avec l’autre”

Spécialiste de la communication non violente, Jean-Luc Sauge revient sur son intervention lors de la journée Agriculture au féminin en septembre à Plérin.

Vous n’avez pas l’habitude d’intervenir dans le monde agricole. Qu’avez-vous ressenti au contact des agricultrices participantes ?

Jean-Luc Sauge : Quel que soit le public, j’ai face à moi des êtres humains. Et quelles que soient les situations et les professions, les souffrances et les questionnements sont toujours les mêmes. Ce qui me paraît un peu différent en agriculture vient du fait que les sphères travail et famille sont mélangées. Les cadres se confondent et créent un contexte particulier. Quand un couple travaille ensemble, est-ce le mari qui s’adresse à son épouse, le patron qui parle à sa salariée, l’éleveuse qui s’adresse à son associé ? Ce flou crée forcément des incompréhensions, des décalages dans les attentes de l’un envers l’autre…

Se pose aussi la question de la cohabitation des générations…

J.-L. S. : Effectivement, sur les exploitations, parents et enfants sont souvent amenés à travailler ensemble. Est-ce que je m’adresse à mon fils, mon salarié, mon associé, mon futur repreneur, un apport de main-d’œuvre bénévole ?  Le choc entre les générations n’est d’ailleurs pas rare. Quand un jeune décide d’une autre vie, d’un autre rythme, d’un autre type d’engagement, il semble que ses aînés attendent quand même de lui une certaine fidélité à la lignée et à son fonctionnement historique.

On peut aussi parler de fidélité familiale. Dans un Gaec entre parents et enfants, au milieu des hommes, il y a les femmes. Ou plutôt la maman souvent coincée dans le conflit avec l’impression d’encaisser les colères de tout le monde et à qui on donne, sans consultation, le rôle de médiatrice…

Entre charge de travail importante, résultats économiques en berne et développement des formes sociétaires, les rapports humains se dégradent parfois. Que faire ?

J.-L. S. : Quand mon mental se déconnecte de mon émotion qui reste seule à parler, je dis des choses qui dépassent ma pensée. L’auto-observation est donc importante car ce n’est pas dans les moments de colère et de tension qu’on parle. Quand l’émotion est là, vous submerge, il faut prendre de la distance. Savoir aussi poser des limites : si les mots débordent, si des insultes sont lâchées, mieux vaut se taire et prendre du recul. Il va ensuite falloir contacter ce qui est touché en soi et son besoin qui se cache derrière… Ensuite, on reviendra dire à l’autre son attente en lui formulant une demande précise.

Comment mieux maîtriser ses nerfs ?

J.-L. S. : En fait, il n’y a pas de truc simple ou magique, car nous sommes des êtres complexes. Un jour où je suis décontracté, reposé, en forme, peut-être amoureux, j’excuserai sans difficulté une personne qui me fait une queue de poisson sur la route. Un autre jour, je suis fatigué, tendu, pressé, stressé, j’aurais envie de « découper » le chauffard. Ce qui signifie que le problème n’est pas vraiment la queue de poisson, mais plutôt la colère qui ne concerne que moi.

Comment alors, dans son quotidien, s’améliorer en termes de communication pour construire un environnement plus serein ?

J.-L. S. : Cela peut paraître bête, mais une piste, universelle, est de saisir que chacun, c’est-à-dire moi, existe en tant que personne, en tant qu’être humain. J’existe sans être un chef d’exploitation, un associé, une maman… Et de ce postulat de départ, il faut (re)trouver ce qui me fait du bien pour pouvoir me régénérer. Faire des courses, faire du sport, lire un livre seul… Cela passe par des temps et des espaces qui sont à moi où je fais des choses qui me plaisent, des choses qui donnent un sens à ma vie, où je retrouve un peu de joie. On ne peut pas toujours être au service des autres ou de son élevage, il faut se créer ces moments à soi, en dehors de toutes les contraintes.

Lors de la journée à Plérin, nous avons par exemple fait un exercice de micro-sieste. Tout le monde peut s’accorder 6 minutes par jour, 10 minutes maximum, dans un endroit confortable, au calme, peut-être les yeux fermés. Et pour éviter toute culpabilité parce qu’il a des milliers de choses à faire sur la ferme ou à la maison, je cadre ce temps en mettant un réveil. Une sorte de temps d’abandon, en dehors de tout, où je me laisse m’apaiser. Franchement, 6 minutes par jour, tout le monde peut les prendre : cette pause ne changera pas la face du monde.

Le « tu » tue
En communication non violente, le « tu » tue… Une des clés est donc de parler de l’autre en disant « tel comportement ne me convient pas » pour dissocier le comportement et la personne. Quand je dis, par exemple, à mon enfant « Tu es bordélique », je suis dans le jugement de la personne. Alors que quand je dis « Je vois que ta chambre n’est pas rangée », je suis dans l’évaluation du comportement. Sur l’exploitation comme dans la vie privée, cherchons toujours à dissocier la personne et son comportement. On en revient aussi à se régénérer d’abord soi-même, contacter ses propres besoins avant de les exprimer à l’autre en disant « J’ai besoin de… » sans dire « Tu es comme ça… ». Il faut toujours prendre conscience que l’autre vit des choses difficiles, parfois les mêmes que soi d’ailleurs, et se mettre en empathie avec lui.
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