Productions Agricoles

La productivité du travail fait la différence

L’enquête European Dairy Farmers, réalisée sur un large panel d’exploitations laitières européennes de toutes tailles, souligne que la différence dans les coûts de production se fait en particulier sur la main-d’œuvre.

Les éleveurs laitiers français, à commencer par ceux de l’Ouest, ont tendance à penser que l’herbe est plus verte chez leurs voisins européens. « Ils affichent souvent un complexe d’infériorité, pensent qu’ils manquent de compétitivité », a souligné Katrine Lecornu, éleveur laitier en Normandie et présidente d’European Dairy Farmers (EDF)*, lors d’une réunion de présentation du prochain salon EuroTier (en novembre 2014 à Hanovre). Les salaires allemands ou polonais plus bas, la pousse spectaculaire de l’herbe en Irlande sont-ils des atouts véritablement retranscris dans les résultats économiques ?

Tentant d’apporter davantage d’objectivité aux discours, le réseau EDF place la comparaison des coûts de production au cœur de ses travaux. « Nous y incluons la rémunération de toutes les personnes intervenant sur l’élevage (y compris les enfants, les grands-parents…), le coût du fermage des terres en propriété, le gain que devrait rapporter le capital investi. Nous nous positionnons comme de véritables chefs d’entreprise dans un contexte où les aides vont se réduire et la volatilité va perdurer », explique Katrine Lecornu, ajoutant que la représentativité des fermes du réseau n’est statistiquement pas parfaite, « mais elle est sans doute significative de ce qui va se faire demain. »

Un décalage inquiétant du prix du lait en France

L’étude menée en 2013 sur 294 fermes européennes (plus quelques unes du Canada) montre que seule une minorité peut produire, en coût total, à moins de 350 euros/t. « Les nouveaux pays membres de l’Union Européenne comme la Tchéquie, y parviennent plus facilement, avec de gros élevages. C’est le cas aussi en Irlande et au Royaume-Uni grâce à leurs systèmes très pâturants. Dans ce dernier pays, de nombreux élevages ont disparu, seuls les plus compétitifs sont restés. Les autres anciens membres de l’UE (France, Belgique, Allemagne, Danemark, Pays-Bas…) se situent sensiblement au même niveau de coût moyen. Dans ces pays, seulement 34 % des producteurs produisent à moins de 350 euros/t. Les prix moyens du lait sont le plus souvent inférieurs aux “coûts à long terme” ». Pour les élevages bio ou à forte valeur ajoutée (Italie), le décalage entre le prix perçu et les coûts de production est encore plus important.

EDF n’est pas centré en premier lieu sur le prix du lait, qui peut parfois être élevé mais insuffisant par rapport au prix d’équilibre. « Nous constatons tout de même un décalage inquiétant aujourd’hui en France, avec nos 360-370 euros/t, contre 400-420 chez certains de nos voisins. Plus qu’en 2009, c’est aujourd’hui qu’il faudrait manifester, car les marchés sont porteurs. » Mais au-delà de ces constats, le réseau s’intéresse surtout aux éleveurs qui s’en sortent très bien. « Il y en a dans tous les pays. C’est en examinant de près leurs systèmes que nous souhaitons progresser, chacun sur notre exploitation. » En France, ils sont 35 % à être rentables hors aides découplées, et moins de la moitié avec les aides découplées.

Où se fait la différence ? Pour EDF, c’est clair. « Ce n’est pas sur le coût alimentaire ou le foncier, mais sur la main-d’œuvre, le matériel et les bâtiments : 50 euros/t en plus pour le quart inférieur par rapport au quart supérieur des éleveurs du groupe. » La productivité de la main d’œuvre est donc un facteur clé de progrès. Des différences énormes existent, pouvant aller de 30 heures par VL pour les meilleurs, à 87 h/VL pour les moins productifs, malgré des moyennes d’étable semblables. Les pays les plus efficaces sont l’Irlande, le Danemark et les Pays-Bas.

Quelle valorisation pour une heure de travail ?

Les éleveurs peuvent aussi se poser la question de la valorisation du temps. Une heure de tracteur vaut-elle le même prix qu’une heure de surveillance ? Une heure de traite compte sans doute autant qu’une heure de management stratégique si elle permet de recueillir des informations sur le troupeau… Les membres du réseau projettent d’affiner leur raisonnement à l’avenir en considérant l’alimentation comme un atelier à part entière, de même pour le lait, le logement… « La quantité de travail, le capital et l’effet des décisions politiques sont les points critiques de la production laitière aujourd’hui. Les faillites sont rares, mais beaucoup d’exploitations survivent et ne pourront tenir à long terme.

Les fermes plus grandes ont une meilleure rentabilité à long terme, mais sont aussi plus vulnérables quand le prix du lait est plus bas. Mais peut-être ont-elles une plus grande capacité à se créer des réserves tampons ? » Dans les fermes EDF de type familial, le travail non rémunéré reste élevé (6,6 h/j). « Or il doit être pris en compte pour pouvoir résister à l’avenir, et face à l’accroissement des élevages », ajoute Katrine Lecornu qui ne croit pas que la France doive copier le modèle Nord Européen. « Chacun peut mettre en place une rentabilité à long terme sur son élevage, en fonction de ses opportunités. » Agnès Cussonneau

L’avis de Svea Sievers Surveillance des tendances DLG (société d’agriculture allemande)

La dernière étude que nous avons réalisée sur 4 pays européens, en août et septembre 2013, montre une bonne satisfaction et de la confiance chez les producteurs laitiers allemands quant à leur situation professionnelle actuelle. Ils affichent une forte disposition à investir, notamment dans le cheptel. Très enclins à investir également, les Polonais s’orientent plus sur l’accroissement de la productivité. En France, les prévisions d’investissements restent basses depuis 2009/10, et sont aujourd’hui centrées sur l’amélioration de l’efficacité. Au Royaume-Uni, elles chutent depuis début 2012. Plus que dans les trois autres pays, les Français soulignent par ailleurs une difficulté croissante pour obtenir des prêts à la banque.

* Créée il y a une vingtaine d’années, l’association apolitique EDF compte aujourd’hui plus de 400 membres avec des élevages de 40 à 1 800 VL.

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