Le soleil n’est pas encore à son zénith, mais le thermomètre dépasse déjà allégrement les 30 degrés en cette fin de matinée du mois de juillet. Sur la ferme du Gaec La Ville Connue, Cécile Mellet et Pierre Stéphan s’activent, tandis que leurs trois filles, Adèle, Ambre et Alix, âgées respectivement de 6, 5 et 2 ans, jouent à proximité. « Nous étions en vacances la semaine passée. Au retour, il faut mettre les bouchées doubles ». Pour ce couple de trentenaires, qui s’est connu sur les bancs du lycée agricole de La Touche, à Ploërmel, l’agriculture a toujours été une forme d’évidence. Tous deux ont d’abord travaillé durant une dizaine d’années comme salariés – l’insémination pour elle, le conseil en élevage pour lui –, avant de faire le choix de l’installation. « Ces expériences nous ont permis de voir une grande variété d’exploitations, avec des manières de fonctionner différentes », souligne Cécile. Et, par la même occasion, de bien définir les contours de leur projet professionnel.
En agriculture, il y a toujours plein de projets. Il faut gérer les priorités
« Nous sommes tous deux enfants d’agriculteurs », précise Pierre, originaire de Lignol (56). Mais entre les deux fermes familiales susceptibles de les accueillir, restait à choisir : Morbihan ou Ille-et-Vilaine ? La période si particulière de la pandémie de Covid a été propice aux réflexions. « Mon frère était déjà installé. Lorsque ma sœur a annoncé son intention de le rejoindre, j’ai pu faire faire mon choix sereinement, sans me sentir obligé de revenir », se remémore le jeune homme. Au final, c’est donc en terre bretillienne, sur les terres de la famille de Cécile, à Piré-Chancé, que le duo a décidé de poser ses valises. « Pour moi, cette exploitation bio en système extensif représentait aussi l’attrait de la nouveauté », note Pierre.
Pas la même réalité
En janvier 2022, lorsque sa belle-mère Marie-Hélène est partie en retraite, Pierre s’est donc installé en Gaec, aux côtés de son beau-père, Vincent Mellet, pour trois années de tuilage. Et lorsque ce dernier a, à son tour, cessé son activité l’an dernier, c’est Cécile qui a rejoint le Gaec familial, avec le concours financier du Crédit Mutuel de Bretagne. « La période de transition a été plutôt intense. Il y a eu la construction du nouveau bâtiment d’élevage, la rénovation de la maison d’habitation située sur l’exploitation… » Mais depuis l’an passé, les deux associés ont trouvé leur rythme. « Nous employons un salarié 25 heures par semaine et nous accueillons deux apprentis. Avec cette organisation, nous parvenons à prendre un week-end et demi de repos par mois et une dizaine de jours de congés par an ».
Voilà qui peut paraître décalé pour qui est habitué aux classiques 5 semaines de congés payés des salariés. « Quand je discute avec des gens qui ne sont pas du milieu agricole, je vois bien que nous ne vivons pas la même réalité, constate Cécile. Même dans des communes rurales, comme ici, les gens méconnaissent notre quotidien d’agriculteurs. Mais il n’y a pas d’a priori négatif, ils sont plutôt ouverts ». Pour Pierre, cette forte implication dans le travail correspond aussi à une phase de développement de l’exploitation. « Nous venons de nous installer. Lorsque nous aurons plus d’expérience et de recul, sans doute que nous pourrons prendre davantage de congés ».

Un système résilient
Face à la succession de périodes caniculaires traversées par la Bretagne cette année, les deux jeunes agriculteurs s’estiment plutôt chanceux et restent relativement sereins. « Avec notre système tout herbe et notre équipement de séchage de foin en grange, nous avons pu faire les stocks au printemps. Notre troupeau, composé aux trois quarts de Normandes, s’adapte plutôt bien. Nous avons réalisé quelques aménagements pour faciliter le passage des pics de chaleur ». Un système de brumisation et de ventilation a été installé en salle de traite, un côté de la stabulation a été ouvert, et près d’un tiers des panneaux translucides ont déjà été ôtés de la toiture. « L’idéal serait d’isoler tout le toit, comme cela se fait déjà dans le Sud de la France. Mais c’est un investissement important qui, ici, ne serait utile que deux mois sur douze, pour l’instant ».
Outre les 720 000 litres de lait livrés chaque année, le couple produit 1 200 poulets, une douzaine de vaches et 15 veaux commercialisés en vente directe sur l’exploitation ainsi qu’auprès de restaurants et de supérettes des environs. Bref, le travail ne manque pas. « En agriculture, il y a toujours plein de projets, reconnaît le jeune agriculteur. Il faut gérer les priorités. Faire en sorte que l’exploitation fonctionne, tout en conciliant bien-être des animaux et confort de travail, épanouissement dans son métier et sa vie personnelle ». Un équilibre subtil. Mais indispensable.
Jean-Yves Nicolas

