Histoire : 1540, l’Europe plongée dans une mégasécheresse

Pas de thermomètre, pas de station météo. Mais des centaines de chroniques racontent la même année sans pluie, ou presque. En 1540, l’Europe a connu une sécheresse hors norme dont les hommes, les bêtes et les récoltes ont payé le prix fort.

vue artistique de la sécheresse de 1540 - Illustration Histoire : 1540, l’Europe plongée dans une mégasécheresse
Dans sa chronique de 1540, le vigneron alsacien Hans Stolz décrit des mois d’avril et de mai sans pluie, avant une pénurie d’eau devenue terrible au cœur de l’été.

Quelque part, au pied des Alpes, à environ 50 km au sud de Zurich, dans le canton de Lucerne, des hommes creusent le lit d’une rivière. Un mètre, puis un mètre cinquante. Sous leurs pelles, toujours de la terre sèche. Pas une goutte. Ailleurs, les habitants marchent des heures pour remplir quelques tonneaux. Les puits sont à sec, les ruisseaux ont disparu. Nous sommes en 1540. Et l’Europe a soif.

Une sécheresse longue de onze mois

L’année avait pourtant commencé sans grand fracas au nord des Alpes. Mais en Italie, la pluie manque depuis l’automne 1539. En Espagne, des processions implorent déjà le ciel. Puis l’anticyclone s’installe sur le continent et semble perdre l’envie d’en repartir. En Alsace, le vigneron Hans Stolz note un temps largement sec à partir du 10 février. Avril et mai sont presque continuellement chauds et ensoleillés. De la fin juin au 4 août, pas une pluie. Les rares ondées d’août et de septembre mouillent à peine la poussière. La douceur se prolonge jusqu’à Noël.

Des pointes à plus de 40 °C

Comment mesurer une canicule survenue trois siècles avant l’invention des premières stations météorologiques ? Les historiens du climat font parler les archives : dates de vendanges, maturité des fruits, niveaux des fleuves, processions pour la pluie, comptes des villes et récits quotidiens. En 2014, une équipe conduite par Oliver Wetter et Christian Pfister a réuni plus de 300 témoignages de première main sur 2 à 3 millions de km². Tous dessinent une « mégasécheresse » longue de onze mois.

Sur le Plateau suisse, le nombre de jours de pluie aurait été inférieur de 81 % à la moyenne du XXe siècle. Le Rhin ne charrie plus que 10 à 15 % de son débit habituel. On le traverse à pied par endroits, comme la Seine et l’Elbe. Le lac de Constance recule au point de livrer des monnaies romaines. Les sols se fendent. Privée d’eau, la terre n’a plus rien à évaporer pour rafraîchir l’air : elle renvoie la chaleur, qui assèche encore le sol. Un cercle brûlant. Des pointes supérieures à 40 °C sont probables, mais elles n’ont, bien sûr, jamais été relevées.

Bannière de Saint-Patern dans l'église de Vannes
Dans le pays vannetais, saint Patern est invoqué pour faire revenir la pluie. Lors de la grande sécheresse de 1976, une cérémonie fut ainsi organisée dans l’église Saint-Patern de Vannes afin de solliciter son intercession.

Les bêtes sur les chemins

Dans les campagnes, le fourrage manque. Les céréales de printemps, les légumineuses et les fruits souffrent ; les arbres perdent leurs feuilles dès août. Il faut parfois conduire les troupeaux à dix kilomètres pour trouver de l’eau. Des bovins meurent de soif ou de chaleur. Beaucoup sont vraisemblablement abattus, faisant monter le prix du lait et des produits laitiers. Les grains d’hiver résistent mieux au nord des Alpes. Encore faut-il les moudre : faute d’eau, les moulins s’arrêtent et le prix de la farine flambe.

La chaleur met aussi le feu à l’Europe. Forêts, villages et villes brûlent, parfois sans eau pour combattre les flammes. La fumée voile le soleil. Dans les territoires allemands, 1540 devient l’année des « incendiaires meurtriers ». Vagabonds et marginaux sont accusés, pourchassés, parfois exécutés. Quand le ciel ne répond plus, les hommes cherchent des coupables sur terre.

L’eau restante, tiède et souillée, propage la dysenterie. Combien de morts ? Nul registre ne permet de le dire. Les centaines de milliers de victimes parfois avancées relèvent d’une extrapolation, pas d’un décompte. Le désastre sanitaire, lui, ne fait guère de doute.

Une chronique ancienne écrite à la plume
À l’époque, pas de station météo mais des chroniques qui relatent les faits.

Un vin de légende

Dans ce tableau calciné, la vigne fait exception. Les raisins mûrissent avec quatre à cinq semaines d’avance, parfois jusqu’à se dessécher sur pied. Ils donnent un vin doux, concentré, entré dans la légende. Une bouteille du millésime 1540 a même été conservée à Würzburg, en Allemagne.

Fut-ce vraiment la pire canicule de l’histoire européenne ? Les cernes des arbres ont nourri le débat et les reconstructions ne permettent pas d’affirmer partout qu’elle fut plus chaude que 2003 ou 2026. Mais par sa durée, son emprise et son manque d’eau, 1540 reste sans équivalent bien documenté depuis cinq siècles. Une année si sèche qu’elle a laissé des traces dans les archives.

Didier Le Du

Des troupeaux à court d’eau

La Bretagne a été atteinte par cette sécheresse qui couvrait l’Europe occidentale. Cependant, faute de chronique locale retrouvée, impossible de mesurer la durée et la violence de l’épisode dans la péninsule. À des latitudes proches et sous influence océanique comparable, la sécheresse de 1540 frappe durement les élevages du sud de l’Angleterre. Faute d’eau dans les pâtures, des troupeaux doivent parcourir jusqu’à une vingtaine de kilomètres pour boire. De nombreux bovins meurent de soif ou de chaleur. Sources et rivières tarissent également, immobilisant certains moulins à céréales, relatent les chroniques.


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