Bréal-sous-Monfort, janvier 2026 : après neuf longues années de recherche, de mobilisation d’acteurs économiques et politiques ; après une levée de capitaux et la construction du premier site production, les deux cofondateurs du projet Agriloops – Jérémie Cognard et Romain Vandame – voient enfin leurs efforts récompensés. Sur le quai d’expédition de Mangrove 1, les premières caisses de gambas fraîches attendent leur départ vers les étals…
« Fiers d’un outil où innovation rime avec sobriété »
« Tout a commencé en 2016, se souvient Jérémie, diplômé un an plus tôt de l’institut agro de Rennes, tout comme Romain. Nous rêvions d’une agriculture durable, locale, respectueuse de l’environnement et qui produise autrement pour répondre à trois grands enjeux : nourrir durablement, réduire la dépendance aux importations et préserver les ressources naturelles. Plus concrètement, notre objectif était de proposer aux consommateurs une ‘‘gambas française’’, élevée sans antibiotique, la plus fraîche possible, avec un goût unique. Et que, par ailleurs, cet élevage soit couplé à la culture de fruits et de légumes plus riches en sucre et en saveurs parce que produits dans une eau salée ».

Equation aquaponique
Avec Mangrove 1, ce procédé dit aquaponique, jusqu’à présent cantonné à des fermes de taille plus modeste ou expérimentales, passe à l’échelle industrielle. Il s’agit d’un élevage en eau re-circulée connecté à un compartiment végétal qui profite des effluents générés par les gambas sous forme de nutriments. Principaux avantages du dispositif : l’économie en eau et le faible impact sur le milieu. Pour cela, un complexe système de filtration est nécessaire : « En sortant des bassins d’élevage, l’eau traverse un premier filtre qui capte tous les résidus (déchets organiques, mues…). Puis elle traverse un filtre biologique où les bactéries transforment naturellement les effluents en engrais naturel. Ce dispositif de recirculation de l’eau maintient un environnement stable et transparent, permettant de voir ce qui se passe et de piloter le système en monitorant les paramètres environnementaux ».
Serres bien nourries
Chargée en nutriments, une petite partie de l’eau d’élevage est transférée vers les serres. Injectée en goutte-à-goutte, elle fournit aux plantes cultivées (tomates-cerises, mesclun, pak-choï…) l’essentiel de ce qu’il leur faut pour pousser : azote, potassium, phosphate. « Pour le moment, nous ne pouvons pas encore renvoyer l’eau des serres vers les gambas parce qu’elle contient des éléments, comme le fer, qui ne leur convient pas. Mais à terme, l’objectif est bien de pouvoir ramener cette eau vers nos bassins d’élevage. Cela-dit, le circuit actuel permet de conserver entre 90 % et 95 % de l’eau utilisée ».
Pour pousser le concept de durabilité et d’autonomie de Mangrove 1, ses bâtiments d’élevage sont chauffés au bois grâce à des plaquettes provenant de haies bocagères locales et 40 % de l’électricité consommée provient de panneaux solaires installés sur site.
Pierre-Yves Jouyaux
Repères : Agriloops : Création 2016 ; Levée de fonds : 13,5 millions d’euros ; Mangrove 1 ; Ferme aquaponique ; Production prévue à l’année ; Gambas : 50 t (70 % du CA) ; Fruits et légumes : tomates, mesclun, choux asiatiques : 70 t ; Composition aliment gambas : 75 % protéines végétales, 25 % animales ; Site : 3 ha ; Bâtiment aquacole : 0,2 ha ; Serres : 0,5 ha ; Énergie : chaufferie biomasse et panneaux solaires ; Recyclage : 95 % de l’eau réutilisée.
Innovation à la Bretonne
Plus besoin d’être sur la côte pour élever du loup de mer ou des crevettes en bassin… L’aquaponie, élevage hors-sol très économe en eau, bouleverse l’aquaculture. « Nous sommes fiers de cet outil où innovation rime avec sobriété », se félicite Jérémie, relayé en cela par Daniel Gergès, directeur du Poool, structure basée à Rennes accompagnant les start-up.« En Ille-et-Vilaine, on compte environ 450 projets innovants dans les domaines du numérique, du spatial ou de la cybersécurité. Dans ce paysage, Agriloops se démarque, illustrant ainsi ce qui se joue dans l’innovation aujourd’hui. Après la vague du tout numérique, les start-up se diversifient et l’industriel fait désormais partie intégrante de la ‘‘french tech’’. De plus, Agriloops développe une innovation vertueuse (eau re-circulée, sobriété énergétique…) et participe à la relocalisation des productions. Ne se contentant pas de créer un brevet pour le revendre, elle affiche une réelle ambition et vise à terme l’exploitation de plusieurs sites de production. Enfin, elle est représentative de l’entreprise à la bretonne : à la fois accessible et humble ».

