La Gacilly (56)
« Nous les humains, sommes de plus en plus baignés dans nos bruits, nos outils informatiques, les moteurs… Nous perdons notre attention aux sons du vivant », a déclaré Guillaume Gelinaud, expert ornithologue de l’association Bretagne vivante, lors de la table ronde qui a inauguré l’évènement « Nature en fête ». Fernand Deroussen est lui convaincu qu’il existe « une communion entre les espèces pour vivre au mieux, en harmonie ». L’humain la perturbe en créant ce qu’il appelle le « sonouillard », un brouillard sonore issu des activités humaines.
Plus de 100 000 sons collectés
Compositeur audio-naturaliste et voyageur, il est spécialiste de l’écoute et de l’enregistrement des sons de la nature. Depuis 2005, il a collecté plus de 100 000 sons – chants d’oiseaux, bruissements de feuilles, rivières, insectes, vent – dont une partie a été déposée à la sonothèque du Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Artiste autant que naturaliste, il cherche à emmener l’auditeur dans une écoute poétique du vivant.
Dans notre forêt, il y a des milliers de sons
Quand il arrive dans un nouveau pays, il dit retrouver ses « oreilles vierges », attentives aux sons inconnus comme à une musique. Pour lui, la nature compose une « symphonie » qu’il tente de révéler par ses enregistrements et ses compositions.
Le « chant de la forêt amazonienne » était quant à lui présenté par Sabine Gualinga, ingénieure agronome d’origine belge, vivant depuis plus de 30 ans au sein de la communauté kichwa, et José Gualinga, issu de ce peuple en symbiose avec la nature et la forêt. Ils confient que, lorsqu’ils étudient les oiseaux, ils captent une grande quantité de sons, des centaines de cris et d’appels jamais totalement identifiés, certains pouvant même révéler de nouvelles espèces. « Les jeunes de la communauté partent en expédition, ils sont très doués pour se déplacer en forêt. »
Une dimension spirituelle en Amazonie
José Gualinga évoque des souvenirs de son enfance. « Les parents kichwa enseignent à leurs enfants à reconnaître les sons, qui peuvent être sources de bonheur ou de menaces. » Il ajoute une dimension plus spirituelle, plus mystérieuse, évoquant « les grondements de la terre en forêt profonde ».
« Le son le plus impressionnant était celui que j’ai connu avec mon frère alors que nous chassions une sorte de faisan à 5 h du matin, comme un gros tambour qui nous a surpris. Il était partout, nous étions comme chassés par ce son. Une personne âgée qui était avec nous, nous a dit qu’il fallait fuir, sinon ils allaient nous dévorer. » Pour José Gualinga, « ces bruits viennent des gardiens de la forêt qui la protègent. C’est la preuve que la forêt est vivante. » Interrogé sur un apport possible de l’intelligence artificielle (IA) à son peuple, il répond que cette technologie « pourrait aider à identifier ces sons, mais ne remplacera jamais la relation émotionnelle des humains à la nature ».
Un langage élaboré
Comme le souligne Guillaume Gelinaud, en Bretagne, la collecte des sons de la nature a longtemps reposé sur la mémoire de bénévoles. Aujourd’hui, grâce aux smartphones, chacun peut enregistrer des chants d’oiseaux ou d’autres sons de la nature, dans la nuit également… « Nous savons que le paysage sonore a beaucoup changé : certains chants familiers, comme ceux du coucou ou de l’alouette, deviennent rares. »
Il ajoute que ce que nous appelons souvent des « cris » ou des « chants » d’oiseaux est en réalité un langage élaboré. Les êtres vivants combinent différents signaux pour transmettre de l’information : des cris d’alarme, des appels d’accouplement, des alertes sur la présence de prédateurs (renards, rapaces, ou même humains).
Guillaume Gelinaud raconte que lorsqu’il se rend en Amérique du Sud ou en Afrique subsaharienne, il découvre des familles d’oiseaux radicalement différentes de celles d’Europe : « C’est magnifique », dit-il. Il évoque le potentiel de l’IA qui pourrait aider à attribuer un nom aux sons tout en soulignant qu’elle comporte des risques. « L’IA nécessite des centres coûteux en énergie, parfois peu compatibles avec la préservation de la nature. Elle peut aussi nous éloigner du contact direct avec le vivant. »
Agnès Cussonneau
Des conseils pour écouter le vivant
Pour mieux prêter oreille à la nature, « il faut sortir de notre bulle sonore », préconise Guillaume Gelinaud. Évidemment, les agriculteurs sont aux premières loges pour écouter les sons du vivant. « Aller en campagne, couper son téléphone et fermer les yeux est une première étape. » Fernand Deroussen conseille « de s’asseoir dix minutes par jour et de chercher une source sonore la plus lointaine possible. Cela permet de se reconnecter à notre environnement. » En ville, « on peut choisir d’aller dans les parcs et jardins, on y voit bien les oiseaux. »

