Découvertes

Les cueilleurs de l’estran

La mer d’Iroise est le premier champ d’algues marines d’Europe en termes de diversité des espèces. Cette ressource naturelle aux propriétés multiples intéresse les secteurs de l’agro-alimentaire, de la cosmétique, de la pharmacie… Sébastien et Célia se sont lancés dans ce grand bain salé en créant leur société de production d’algues et de plantes halophiles. Rencontre.

Au large, des séries de vagues impressionnantes se lancent à l’assaut du phare du Four. En ce début février, le vent de suroît bien établi chahute l’océan et accentue la sensation de froid. L’annuaire des marées annonce une basse mer à 12 h 48 et un cœfficient de 82. Pour Sébastien Jonas et Célia Jéhanno, la saison n’est pas encore commencée. S’ils sont tous deux équipés de leurs combinaisons et chaussons de néoprène, c’est juste histoire de vérifier l’état d’un de leurs « champs » marins. Sur l’estran de la plage de Gwentraez, à Landunvez (29), les algues sont partout : dans les flaques, arrimées aux cailloux, échouées sur le sable. Longs rubans bruns de laminaires, petites laitues d’un vert vif ou bouquets frisés de dulses tirant sur le bordeaux… Il y en a de toutes sortes. Et, bonne nouvelle, les jeunes pousses sont au rendez-vous !

Sur la côte finistérienne, la récolte des algues de rive est une pratique ancestrale. Ici, de tout temps, le goémon a été utilisé comme engrais dans les champs. Et, au gré des époques, l’abondance et la diversité des espèces présentes ont aussi permis de répondre aux besoins nés de l’émergence de nouvelles filières : alimentation, cosmétique… Originaire du nord du département, Sébastien a toujours baigné dans cet environnement iodé. « Comme beaucoup, plus jeune, j’ai commencé à récolter occasionnellement pour une entreprise locale afin de me faire un peu d’argent ». Très attiré par cet univers, il s’en éloigne le temps de mener à bien ses études de commerce. Mais y revient dès son année de césure qu’il effectue au sein de l’équipe marketing d’une entreprise de Plouguerneau, spécialisée dans les cosmétiques marins. « C’est là que je me suis rendu compte du manque de matière première. Et que l’idée m’est venue de créer mon entreprise ».

Récoltées à la main, les algues sont ensuite séchées à basse température — aux environs de 30 degrés — afin de conserver toutes leurs propriétés.
Récoltées à la main, les algues sont ensuite séchées à basse température
— aux environs de 30 degrés — afin de conserver toutes leurs propriétés.

Gestion de la ressource

Rapidement, ce projet au départ personnel devient celui du couple. « Célia avait terminé son école d’infirmière et elle cherchait du travail sur le Finistère ». Tout en travaillant pour le compte d’autres entreprises du secteur, ils sollicitent une autorisation de récolte d’algues de rive auprès de la Direction départementale des territoires et de la mer. Au bout de deux ans, le précieux sésame est enfin décroché. En 2015, Sébastien se lance pour sa première saison de récolte professionnelle. Il crée sa micro-entreprise et embauche Célia. Le test grandeur nature s’avère concluant. Après deux exercices, l’heure est au changement de statut : l’EARL Algocea voit le jour.

Avec l’idée de sécher les algues récoltées, les deux jeunes se mettent alors en quête de foncier agricole. Mais pas facile de trouver de la surface sur la côte du Finistère Nord. C’est finalement la famille Bizien, producteurs de tomates à Landunvez, qui leur donne un coup de pouce en leur proposant à la location une ancienne serre. Cet équipement leur permet de franchir une nouvelle étape de développement. « Récoltées à la main et à la demande, les algues sont séchées dans les 24 heures qui suivent. Il faut les étaler dans la serre et les aérer pour éviter la fermentation. Au total, nous travaillons aujourd’hui près d’une vingtaine de variétés ».
Le couple fait partie d’un syndicat de récoltants qui promeut auprès de ses adhérents une charte de bonnes pratiques visant à assurer une gestion raisonnée de la ressource. « Il y a des périodes où on ne récolte pas. Pour nous, la saison va de mars à décembre. Nous nous déplaçons sur différents lieux. Et sur un site, nous laissons toujours au minimum 30 % d’une variété donnée ».

Sébastien Jonas a remporté, en 2017, le premier prix des Trophées Ark’ensol (association des solidarités du Crédit Mutuel Arkéa), dans la catégorie Innovation.
Sébastien Jonas a remporté, en 2017, le premier prix des Trophées Ark’ensol (association des solidarités du Crédit Mutuel Arkéa), dans la catégorie Innovation.

Diversification

Certains de leurs clients pour les algues étant également demandeurs de plantes halophytes (adaptées aux milieux salés), Célia et Sébastien se sont diversifiés. Ils cultivent ainsi 2 500 m² de criste marine. Dans les clous par rapport au prévisionnel de développement de leur entreprise, le jeune couple envisage, à terme, de se lancer aussi dans l’algoculture. « Il y a certaines espèces comme les laminaires dont le cycle de production est bien maîtrisé désormais ». Le goémon est décidément très
fertile. Dans les sols comme dans les têtes.

Mise en valeur du territoire

Lors de notre première rencontre, Sébastien et Célia m’ont expliqué leur parcours et présenté leur projet de création d’entreprise. La stratégie mise en place, à savoir de tester le marché en micro-entreprise pendant 2 ans, a permis de bâtir un dossier solide et bien structuré. Durant cette période, ils ont pu prendre les contacts commerciaux nécessaires afin d’assurer un bon démarrage de l’entreprise. Tous deux font preuve de détermination, motivation et pugnacité. Grâce à leurs connaissances et à leur envie de transmettre, je me suis familiarisé avec cette activité qui se professionnalise. En tant que partenaire financier, je suis fier et heureux d’avoir eu l’opportunité d’accompagner ces deux jeunes créateurs d’entreprise, sur un secteur d’activité porteur qui met en valeur notre territoire.Jean-Louis Marty, Chargé de clientèle agricole au CMB, Ploudalmézeau (29)

En savoir plus sur www.algocea.com

Jean-Yves Nicolas

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