Dans les archives de Paysan Breton

Le 15 juin 1947 : Grève, la génération des bras croisés

Article issu des archives de Paysan Breton :

Les travaux en cette saison ne laissent guère de répit pour lire et encore moins pour écrire. Néanmoins, je tiens à sacrifier un bout de temps pour entretenir mes camarades d’une chose qui doit les choquer comme elle me choque.

Chaque matin, dans les journaux, un mot sans cesse répété s’inscrit en lettre plus ou moins grosse : Grève aux usines Renault, Grève chez les métallos, Grève de la meunerie, les charbonniers débrayent, Menaces de suspension de travail chez les ouvriers boulangers, Fermeture générale des magasins tel jour, etc…

Diantre ! En voilà du monde à se croiser les bras ! C’est la génération de ceux qui se tournaient les pouces. Je me demande si le résultat sera différent. Mais pourquoi diable tous les gens font-ils la grève ? Ça dépend. Un jour, c’est pour les augmentations de salaire. Le lendemain, c’est pour avoir des primes à la production, quand ce n’est pas, hélas ! pour embêter le Gouvernement et lui faire des crocs-en-jambe quand celui-ci ne consent plus à souffler dans le sens du vent.

Pendant le même temps, ces mêmes hommes aux bras croisés, voyant leur pain quotidien en danger, lancent des appels aux paysans : « De grâce, livrez votre blé, donnez du pain à nos enfants, à nos femmes. Faites un effort supplémentaire, vous remplirez votre devoir national, etc… En somme, on nous passe la main dans le dos et on nous tape sur le ventre en attendant de nous menacer si nous ne marchons pas. »

Mais nous marcherons. À cela, rien à craindre. Les paysans ont du cœur, ils sont bons, ils sont courageux. Cependant, ils n’aiment pas les fainéants, car ce n’est pas leur genre. On ne fait pas la grève à la campagne, on ne fait pas la journée de huit heures, car si le paysan se croisait les bras, c’est le cheval, la vache, qui eux feraient la grève ; c’est le champ qui ne donnerait ni blé, ni patates, ni légumes.

Et pourtant, ne sera-t-il pas amené lui aussi, ce paysan, à se tourner les pouces ? Que devient dans tout cela le tracteur Renault qu’il a commandé ? Quelle usine lui fabriquera les chaînes, les seaux, les brabants, les herses, les semoirs et les moteurs dont il a besoin, si tout le monde se croise les bras ? Tout s’enchaîne, dans la vie, et l’ouvrier qui travaille ferme dans son usine apporte sa quote-part dans le labeur qui fait pousser le blé. Mais s’il chôme, il déserte le chantier où se fabrique son pain.

La Constitution garantit le droit au travail et le droit de grève. Or, il y a ceci de paradoxal, c’est que celui qui ne peut réaliser son droit au travail ne fait rien, et que celui qui a trouvé du travail exerce trop souvent son droit de grève. Conclusion : les uns se tournent les pouces et les autres se croisent les bras pendant que nous courbons l’échine.

Alors, qu’il nous soit permis de dire à nos camarades ouvriers : «  Changez de méthode ; nous ne faisons pas pousser le blé en nous croisant les bras, nous ; ce n’est pas en faisant grève que vous nous fournirez le matériel qui nous manque pour vous procurer, à vous et à tous les Français, du pain blanc sans ticket. »

Pierre Malitourne, 1947  / Photo Humanite.fr Grève usine Renault 1947

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