En 20 ans, le prix de l’once d’or a été multiplié par 10. Après une progression assez régulière entre 2006 et 2023, la hausse s’est nettement accélérée en 2024 et la cotation s’est carrément envolée depuis 2025. Les raisons invoquées sont l’incertitude économique et géopolitique, les prévisions de baisse des taux et la faiblesse du dollar américain. S’y ajoute aujourd’hui l’opération militaire américaine en Iran. Mais nous avons déjà connu des épisodes similaires sans pour autant faire exploser les compteurs. Alors que nous dit l’or, réellement ?
Ce ne sont pas les métaux qui montent, ce sont les monnaies qui s’effondrent
Les commodités sur les marchés à terme
Les métaux (précieux ou non) font partie de cette classe d’actifs, sur les marchés à terme, appelés « commodités ». On trouve aussi dans ce compartiment les matières premières énergétiques (gaz, pétrole) et les produits agricoles (grains, viande, sucre, cacao, etc.). Mais la profondeur de ces marchés est très différente. Ainsi, il s’échangeait en janvier 2026 134 milliards de dollars/jour sur le marché de l’or contre 72 Md US $ pour le pétrole (Brent), 16 Md US $ pour le soja US, 8 Md US $ pour le maïs US et 3,5 Md US $ pour le blé US. Et si cela vous semble beaucoup, sachez que ce compartiment des commodités est presqu’une goutte d’eau face aux marchés obligataires[1] où 12 000 milliards de dollars s’échangent journellement (puisque tout le monde achète à crédit !). Les produits agricoles restent malgré tout sensibles aux arbitrages des spéculateurs, même s’ils sont moins exposés aux données macro-économiques et à l’influence des banques centrales que les actions, les devises, les obligations et l’énergie.
Unité de mesure de la perte du pouvoir d’achat des devises
Mais ce qui se passe sur l’or va au-delà d’un simple arbitrage face à une inflation en devenir. La tendance haussière touche aussi l’argent et le cuivre. Trois marchés, trois usages, et une même conclusion : ce ne sont pas les métaux qui montent, ce sont les monnaies qui s’effondrent. L’or et l’argent sont les unités de mesure de la perte du pouvoir d’achat réel des devises, sous l’effet cumulé de la dette perpétuelle, de la création monétaire hors sol (la fameuse planche à billets) et de la fuite en avant budgétaire.
Volonté d’autonomie et de diversification
Ce qui interpelle surtout aujourd’hui, c’est l’accumulation d’or physique par les banques centrales et notamment celles des pays émergents. Si les USA restent les plus gros détenteurs avec plus de 8 100 tonnes, ces réserves n’ont pas bougé depuis la fin de la convertibilité or-dollar en 1971[2]. C’est en Chine, Russie mais aussi Inde, Asie du Sud, Turquie, Égypte, Moyen-Orient, Amérique du Sud que les stocks progressent. On peut y voir trois raisons. Tout d’abord, une recherche d’autonomie face aux risques de sanctions, d’instabilité ou de déconnexion des systèmes de paiement. Deuxièmement, une volonté de diversification en s’émancipant partiellement du dollar via un recours plus important à des actifs tangibles. Enfin, un message de souveraineté. Car posséder de l’or permet de rassurer les citoyens, tout en envoyant un message aux marchés.
Dans ce nouveau monde en construction, plus qu’un nouvel étalon-or ou un yuan tout puissant, c’est sans doute un actif adossé à un panier de biens tangibles qui fera référence. À côté de l’or (incontournable), d’autres matières premières (métaux, pétrole, gaz) y joueront aussi un rôle, donnant un avantage concurrentiel énorme aux pays qui en sont les détenteurs. À ce titre, le nouveau projet de loi sur les réserves nationales publié par Pékin, qui vise à renforcer les défenses économiques de la Chine face aux chocs extérieurs, est révélateur. Il impose la planification des réserves pour les gouvernements centraux et locaux tout en encourageant les entreprises privées à maintenir leurs propres stocks. Cela inclut les minéraux critiques, l’énergie, les équipements clés, les fournitures d’urgence mais aussi les grains. En considérant les achats à l’étranger comme une question de sécurité nationale, les choix futurs de Pékin en matière de stockage risquent de déclencher des changements d’offre et de demande sur les marchés mondiaux des céréales et du soja. C’est une nouvelle clé de lecture à considérer.
Patricia Le Cadre www.cereopa.fr
[1] Marché financier où sont négociés des titres de dette (obligations) émis par des emprunteurs (États, collectivités locales, entreprises, institutions supranationales).
[2] Avant 1971 (fin des accords de Bretton Woods) , le dollar américain était adossé à l’or, fixé à 35 $ l’once.
[3] Groupe de dix pays qui se réunissent en sommets annuels : le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Iran, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et l’Éthiopie, ayant pour but de rivaliser avec le G7.
Le cas de la Russie
La Russie a montré la voie, doublant ses réserves en or depuis l’annexion de la Crimée en 2014. Cette diversification des réserves de change a été considérée comme nécessaire pour se protéger d’un système financier devenu hostile. Les 2 300 tonnes détenues par la banque centrale (chiffres 2024) offrent au régime de Poutine un levier de solvabilité autonome face aux embargos, permettant des échanges hors dollars avec la Chine, l’Iran ou certains pays africains, et rendant possibles des trocs énergétiques. Cette stratégie est au cœur du projet des BRICS+[3], qui souhaitent créer une alternative au dollar dans le commerce international. D’ores et déjà, l’or représente 25 % des réserves des banques centrales, y faisant reculer non seulement le dollar US mais aussi d’autres devises (yen, euro, livre sterling). Nous n’assistons donc pas à une dédollarisation du marché monétaire mais à une remonétisation de l’or, qui s’affirme comme une arme monétaire silencieuse.

