Si le secteur s’inscrit comme primordial pour le gouvernement, la colère gronde toujours dans les campagnes. Car depuis l’arrivée de Narendra Modi au pouvoir en 2014, les transformations du pays semblent ne profiter qu’à quelques-uns. Entre les ambitions économiques, sociétales et environnementales affichées pour l’agriculture et la désinformation systématique du pouvoir en place, difficile de tracer une ligne claire sur les avancées réelles.
Il semblerait cependant que pour nourrir le pays le plus peuplé du monde mais aussi pour peser géopolitiquement sur l’échiquier mondial, le modèle agricole favorise les monocultures et le capitalisme de connivence. En 2020-2021, plus récemment en 2024, et sans doute de nouveau d’ici la fin du mois, des dizaines de milliers de paysans en colère font entendre leur voix lors de manifestations qui dénoncent les dérives en cours.
Difficile de tracer une ligne claire sur les avancées réelles
À écouter la propagande gouvernementale, le pays vogue vers une agriculture durable et connectée qui promet un avenir radieux à l’Inde de 2047[1]. On ne peut nier que de nombreuses initiatives ont été prises depuis 10 ans pour aider au développement de l’agriculture (prix minimum cohérents, accès à des prêts préférentiels, régulation des flux imports-exports, programmes de soutien à l’agroécologie et au bio). Mais force est de constater que ce sont les grandes monocultures comme le blé, le riz, le sucre qui ont surtout bénéficié du système, mettant en péril l’équilibre fragile des terres et des ressources en eau.
Le pays se targue du meilleur système assurantiel agricole et d’une numérisation de l’agriculture en plein essor. Pourtant, les paysans les plus défavorisés viennent encore de subir les coups de boutoir du gouvernement Modi avec la suppression fin 2025, de la loi de garantie d’emploi rural. Ce dispositif en place depuis des décennies, est un rempart, même imparfait, contre la pauvreté et s’est révélé une réelle voie d’émancipation des femmes. Or il entrave les projets de privatisation et de transformation de l’économie qui sont la ligne continue de Modi et de ses proches amis du secteur agroalimentaire[2].
Des marches de protestation se tiendront à partir du 26 janvier prochain. Un test important alors même que le gouvernement intensifie ses échanges bilatéraux suite aux taxes punitives des USA (50 %) qui cherchent à faire renoncer les Indiens au pétrole russe et qui les exhortent à leur acheter plus de maïs et de soja ! La politique trumpiste a déjà impacté les exportations de crevettes, d’épices, de riz, de gomme de guar, de noix de cajou et de produits laitiers. C’est pourquoi, des négociations sont en cours avec l’Union européenne, l’Union économique eurasienne, le Mexique, le Chili et le Mercosur, soit pour de nouveaux accords, soit pour élargir les accords existants. En ce qui concerne l’UE, l’accord est imminent et côté agricole, ce sont les produits de la pêche qui pourraient être la monnaie d’échange avec les automobiles allemandes et les boissons alcoolisées[3].
Patricia Le Cadre, www.cereopa.fr
[1] L’initiative Viksit Bharat représente la vision ambitieuse du gouvernement de l’Inde de transformer la nation en pays développé d’ici 2047, coïncidant avec le centenaire de son indépendance
[2] Mukesh Ambani et Gautam Adani, aux commandes de géants de l’agroalimentaire, sont proches de Modi.
[3][3] L’UE est aujourd’hui le premier partenaire commercial de l’Inde, avec 124 milliards d’euros d’échanges de marchandises en 2023 (dont 50 Mds avec l’Allemagne), soit plus de 12 % du commerce extérieur indien.
Gagner en crédibilité
Le Moyen-Orient avec notamment l’Iran, l’Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis et l’Irak sont des clients récurrents qui pourraient ajouter le blé à leurs achats. La logistique et l’arrivée de la céréale précocement dans la campagne sont des atouts réels. Mais pour s’inscrire durablement dans les échanges de blé et être identifié comme un fournisseur fiable, le gouvernement sait qu’il faut accélérer les réformes concernant la qualité des semences et la gestion des pesticides, afin de gagner en crédibilité. Des projets de loi sont au programme de ce début d’année 2026. Là encore, il convient de surveiller de près ce qui sera voté face aux tensions dans les campagnes.
Tisser des liens commerciaux
En ce qui concerne les céréales, rappelons que l’Inde est le premier producteur (et exportateur) de riz, ce qui rend le marché très dépendant des décisions gouvernementales à l’instar de celle prise en 2021 qui a limité les flux export et fait exploser la cotation mondiale. Le pays est aussi le deuxième producteur de blé, mais est très peu actif sur le marché export car la consommation progresse aussi vite que l’offre. Le pays se positionne à la vente seulement lorsque les prix mondiaux sont très attractifs comme en 2021/2022 et 2022/2023 avec 8 Mt et 5,4 Mt vendus contre moins de 0,5 Mt depuis. Or les velléités de peser géopolitiquement sur l’approvisionnement mondial de blé ont émergé depuis le conflit russo-ukrainien, et la très bonne récolte 2025/2026 est potentiellement une opportunité de rentrer sur le marché pour écouler les excédents. Il va donc être très intéressant de suivre les ventes indiennes dans les prochains mois, car les prix mondiaux sont bas. Des exportations en hausse par rapport aux prévisions (0,25 Mt) signifieraient une réelle volonté de tisser des liens commerciaux avec des pays souhaitant diversifier leurs fournisseurs.

