Economie, marchés et gestion

Pétro-yuan : le nerf de la guerre

Le pouvoir économique de la FED a toujours été la clé du financement de l’empire américain, via le pétrodollar. Mais les changements géopolitiques modifient rapidement la donne.

Le dollar, qui profite depuis plus de quatre décennies du statut de monnaie de réserve mondiale (ce qui lui confère un avantage extraordinaire), va devoir céder sa place dans les prochaines années. En imposant le yuan dans de nombreux échanges commerciaux (pétrole, céréales), la Chine prend progressivement la main. Les Chinois et les Russes ont d’ores et déjà mis en place, de façon proactive, des systèmes financiers alternatifs pour les pays désireux de se distancier de la banque centrale américaine.

La fin de l’hégémonie du billet vert ?

Rappelons que depuis la mise en place du pétrodollar en 1971 (un accord conclu entre le président américain Richard Nixon et le roi Fayçal d’Arabie Saoudite), la devise américaine est incontournable dans les échanges internationaux, grâce aux ventes de pétrole en dollars des pays de l’Opep. Il y a cependant une opposition grandissante, fort gênante pour les USA et ses alliés, à cette hégémonie monétaire du billet vert. Rappelons-nous le blocus récent imposé par plusieurs pays du Golfe subitement au Qatar, accusé de financer le terrorisme.

En fait, durant ces deux dernières années, les Qataris ont conclu de nombreuses transactions en yuans tout en signant des accords de coopération économique avec la Chine. Plus tôt cette année, l’Iran (gros producteur de gaz naturel), s’est également débarrassé du dollar en réponse à l’interdiction de visa de Trump. Avant eux, en 2016, la Russie a fait les gros titres lorsqu’elle a commencé à accepter les paiements en yuan pour devenir le plus gros partenaire pétrolier de la Chine, subtilisant ainsi à l’Arabie Saoudite de grosses parts de marché. Et tout récemment, le Venezuela a décidé de publier les prix de son pétrole aussi bien en yuan chinois qu’en dollar américain. A la vitesse où le vent tourne, même les alliés des États-Unis vont finir par se demander si le pétrodollar sert au mieux leurs intérêts. Il y a en effet de quoi s’inquiéter d’une dette US hors de contrôle et d’une réputation des USA ternie par des décennies d’ingérence liée aux matières premières.

La Chine premier détenteur de dollars

Lorsque Pékin « forcera » l’Arabie Saoudite à lui vendre son pétrole en yuans, cela signera la fin du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale. Le « pétro yuan » bouleversera alors fortement la dynamique monétaire des flux d’énergie mondiaux. Certains analystes estiment que la transition du dollar vers le yuan sur le marché pétrolier pourrait retirer entre 600 et 800 milliards de dollars de transactions sur le Forex (sur un volume journalier actuel de 4 000 milliards).

La devise est une arme suprême, et le gouvernement chinois pilote sa politique monétaire avec beaucoup de discernement, avançant méthodiquement ses pions. Le pays a d’abord profité d’un taux de change non renégocié lors de son entrée à l’OMC en 2001, ce qui lui a permis de prendre les parts de marché que l’on sait dans de nombreux secteurs. Fort de ses excédents commerciaux, la Chine a pu acheter toutes les matières premières dont elle avait besoin, dont le pétrole et le soja. Aujourd’hui, l’Empire du Milieu est le premier importateur de ses deux produits stratégiques, indispensables à sa croissance. Mais en parallèle, elle est devenue le premier détenteur de dollars avec ses 3 500 milliards de réserve de changes. Cette situation ne satisfait ni les USA qui engrangent un déficit commercial abyssal avec la Chine, ni les Chinois qui se retrouvent avec une montagne de billets verts perdant chaque jour un peu plus de valeur.

La parité $/yuan riche d’enseignement
Les observateurs du commerce agricole international ont les yeux rivés sur la parité du dollar avec les autres monnaies les plus échangées sur le Forex, comme l’euro, le yen ou la livre sterling par exemple. Pourtant, la lecture de la parité $/yuan est autrement plus intéressante pour analyser les flux de marchandises. La Chine étant un acteur très influant sur le marché du soja, de la poudre de lait ou de la viande de porc, le suivi du taux de change de sa monnaie avec le dollar est porteur de nombreux enseignements.

Favoriser un rééquilibrage du commerce

Les tractations géopolitiques entre MM. Trump et Xi Jinping intègrent cette dimension monétaire, sans que les médias n’en connaissent les détails. Depuis avril dernier, le dossier nord-coréen semble lié à des accords sur le taux de change entre les deux monnaies, dans le but notamment de favoriser un rééquilibrage du commerce entre les deux grandes puissances. Le yuan qui n’avait cessé de reculer face au dollar de 2014 à 2017, a progressé depuis le printemps, ce qui est favorable aux importations. Il évolue depuis dans un canal étroit (+/- 2% cours pivot de 6,8 USD/CNY). Mais au moindre dérapage politique, tout peut être remis en question.

Un processus de long terme
Si la “dédollarisation” du monde et la “désaméricanisation” de l’économie mondiale sont des réalités profondes, cela reste cependant un processus de long terme. Car précipiter les choses risquerait de faire s’effondrer un équilibre précaire, ce qui ne serait profitable à personne. La Chine doit donc rester prudente, car un effondrement du dollar serait totalement contre-productif pour elle. Son ambition est donc d’imposer progressivement une devise adossée à des matières premières (or notamment) qu’elle n’utilisera dans un premier temps qu’avec certains pays pour éviter de déstabiliser tout le système monétaire.

(1) Banque centrale américaine
(2) Marché mondial des devises qui représente en termes de volume global, le deuxième marché financier de la planète derrière celui des taux d’intérêt et très loin devant celui de la bourse du New York Stock Exchange.

Mots-clés

Peut vous intéresser

Bouton retour en haut de la page
Fermer