Economie, marchés et gestion

Crise agricole : “Il s’est écroulé”

Nous l’appellerons Anne-Marie. Elle a accepté de raconter son histoire. L’histoire d’une vie qui bascule avec les difficultés économiques de l’exploitation agricole. Huit ans après, la phase de reconstruction n’est pas achevée.

L’aventure professionnelle agricole du couple démarre en 1989 par l’installation de Ronan (*), son époux, sur une exploitation porcine d’une trentaine d’hectares. Pour concilier sa vie de mère et sa vie professionnelle, Anne-Marie rejoint son mari sur l’exploitation en 2001. Pour améliorer la rentabilité de l’entreprise, l’éleveur opte pour la filière Label Rouge. Ce sceau de qualité sera aussi un atout supplémentaire pour l’activité de vente de viande et de charcuterie à la ferme projetée par Anne-Marie.

Le début de l’engrenage

Les affaires prospèrent et bientôt l’entreprise familiale se diversifie dans l’accueil à la ferme. Mais en 2008, la révision de la grille de rémunération du porc Label Rouge ampute sérieusement le montant des primes versées à l’éleveur. Le chiffre d’affaires de l’entreprise chute de 60 000 à 100 000 € sur un montant total de 800 à 900 000 € selon les années. Les premières difficultés de trésorerie apparaissent. D’autant plus aiguës que les récentes mises aux normes coûtent cher et qu’elles ne génèrent aucun chiffre d’affaires supplémentaire.

Envers et contre tout, Ronan décide de poursuivre l’activité d’élevage porcin. Pour lui, il est inconcevable de se résoudre à conserver uniquement l’activité de vente qui pourtant dégage une bonne marge. Commence alors un cercle insidieux : Ronan minimise les pertes, jongle avec les découverts et les dettes fournisseurs pour maintenir tant bien que mal la trésorerie à flots. C’est l’engrenage.

« Je ne l’ai pas revu pendant 3 ans »

S’il maquille involontairement la vérité à son épouse qui continue de lui faire pleine confiance, la situation mine l’agriculteur de l’intérieur. Des maux d’estomac l’assaillent. Le stress et l’angoisse font des ravages. « Jusqu’un matin de 2009 où Ronan fait un burn-out. Jamais, je n’avais imaginé la gravité de la situation », témoigne, huit ans plus tard, son épouse qui ne s’en remet toujours pas d’avoir vu son mari reprendre le travail deux jours plus tard.

Pendant presque trois ans, Ronan va ainsi tenir le coup tant bien que mal. Jusqu’à ce lundi matin de 2012 où il avoue brûle pour point à sa femme : « Les silos sont vides ». Anne-Marie revit la scène : « Et il s’est écroulé. Je ne l’ai pas revu pendant 3 ans… Enfin, façon de parler : il n’a plus été capable d’entreprendre quoi que ce soit pendant 3 ans ».

Seule face à tout

De ce matin de 2012, Anne-Marie se retrouve seule avec 1 500 cochons… et un homme défait qu’il faut soutenir. Et puis il y a aussi les créanciers. Dont ce tour de table, à peine un mois plus tard, au cours duquel elle s’entend dire : « L’élevage peut être vide dès la fin de semaine ». Double choc pour l’éleveuse qui obtient toutefois la possibilité de faire partir les truies quand les porcelets sont sevrés. Dans cette épreuve, elle trouvera un « soutien de poids » auprès de l’association Solidarité Paysans (lire cet article).

Aujourd’hui, je ne possède plus rien. Que moi-même.

« Aujourd’hui, je ne possède plus rien. Que moi-même. Mais cela ne m’empêche pas de vivre, d’être heureuse », dit cette ancienne agricultrice qui a trouvé du travail 24 heures après s’être inscrite à Pôle Emploi. Pour son mari, le chemin du retour à l’emploi (et à la vie) a été beaucoup plus long malgré une solide formation de base. « Nous avions tous les deux cette chance d’avoir un bon niveau de formation », acquiesce Anne-Marie qui, pendant des mois, s’est levée  une heure plus tôt pour voir si son mari « était en forme ». Car ce type d’épreuve vous détruit de l’intérieur. Et n’exclut rien comme issue. Peut-être encore plus dans l’agriculture où l’échec n’est pas accepté.

Le lien viscéral à la terre

« Peu après la vente de nos biens, Ronan a décidé de suivre une thérapie pour creuser davantage ce lien à la terre si fort dans le monde paysan », raconte son épouse. Elle ajoute : « Sauver l’agriculture oui. Mais il faut aussi sauver les hommes et les femmes ». Son couple a résisté à l’épreuve, mais à quel prix. Des années après beaucoup reste encore à reconstruire.

Des signes d’alerte

Une étude qualitative a été menée en 2015 auprès d’exploitants agricoles ayant montré des signes de souffrance psychique. Elle montre que la souffrance est multifactorielle : l’endettement et le manque de revenu, les contraintes de travail et la pression familiale empêchent de faire ses propres choix de vie. Les exploitants enquêtés décrivent un épuisement majeur et des signes d’alerte identifiables : irritabilité, troubles du sommeil, etc. Compte tenu des facteurs de risque présentés par les agriculteurs, il semble que le rôle des acteurs de première ligne soit un élément de prévention essentiel : conjoint, voisins, techniciens, etc.Véronique Louazel, Chargée d’étude en santé publique

(*) Prénom d’emprunt

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