L’âne, pilier de l’agriculture paysanne

Tantôt glorifié, tantôt méprisé, l'âne est surtout globalement méconnu.

Vitrail de l'église Saint-Ouen des Iffs représentant l'entrée à Jérusalem - Illustration L’âne, pilier de l’agriculture paysanne
Entrée à Jérusalem. 
détail d'un vitrail des Iffs (35). | © Henri Le Guen

Aliboron, grison, cabochard… Traité de petits noms peu flatteurs, l’âne traîne derrière lui une charrette d’idées reçues. Les fables et les proverbes mettent bien souvent en valeur son obstination et son manque de lucidité. Quant à la mythologie, elle en brosse un portrait assez nuancé. Incapable de décider, dit-on, à l’image de l’âne de Buridan, mort de faim entre deux picotins d’avoine, placés à égale distance de lui, faute de choisir. Lubrique aussi, si l’on en croit l’âne de Priape, dieu de la fertilité à la virilité envahissante. Et son braiment, ce hi-han jugé disgracieux, n’aurait rien à envier aux clameurs démoniaques… Bref, l’âne aurait tout faux. Pourtant, à y regarder de plus près, ce portrait chargé tient davantage de la caricature que de la réalité agricole, comme le dessine à dessein Michel Pastoureau, dans son dernier ouvrage « L’âne, une histoire culturelle ».

Âne et son petit dans un champ

À lui le bât, au cheval la guerre

Domestiqué vers le IVe millénaire avant notre ère, l’âne joue un rôle considérable dans la culture matérielle et la vie quotidienne des peuples de l’Antiquité méditerranéenne. En effet, dans les champs, les prés et les chemins creux, l’âne a longtemps été un pilier discret. À lui le bât, au cheval la gloire guerrière. Bien avant d’être moqué, il a porté, tiré, poussé, foulé. Du farouche onagre de Nubie au rude hémione d’Asie centrale, l’homme a fait de l’âne son portefaix de proximité. Bardot, baudet ou bourricot, il avançait sans fracas, mais sans faillir. Peu exigeant, endurant, frugal, il incarnait une agriculture de bon sens, attentive au terrain, où son pas lent épouse les rythmes du vivant. En quelque sorte, là où la machine s’emballe, l’âne temporise.

Un animal plus avisé qu’on ne le croit

Alors est-il vraiment incapable de décision ? Non. Capable de discernement. Dans les textes anciens, l’âne se montre d’ailleurs plus avisé qu’on ne le croit. L’ânesse de Balaam, dans la Bible (Livre des Nombres), voit l’ange que son maître, pourtant devin, ne distingue pas. L’animal s’arrête, se prosterne, encaisse les coups sans céder. Une leçon de patience et de lucidité qui traverse les siècles. L’histoire sainte le valorise : par les apocryphes, la crèche de Bethléem lui ouvre ses portes, rappelant que l’agriculture nourrit aussi le sacré. C’est aussi une ânesse peinte d’une robe blanche qui porte avec honneur le Christ lors de son entrée à Jérusalem. Au fil du temps, cette ânesse sera glorifiée. À la veille de la Réforme, beaucoup d’églises (Allemagne, Suisse, Italie du Nord) conservaient un âne de bois qui servait une fois l’an pour la procession des Rameaux.

Un refus d’obéir à l’absurde

Puis son image se dégrade dans le temps. Dans sa représentation dans les bestiaires du Moyen Âge, des ouvrages de zoologie en vogue aux XIIe et XIIIe, qui décrivent les animaux dans le but d’en tirer des enseignements religieux et moraux, il devient symbole de paresse, de luxure, de bêtise, de folie même. Ses oreilles prennent désormais place sur la tête des sots, des bouffons et des fous ! Le cheval lui fait une forte concurrence et le confine aux tâches subalternes. L’âne devient un animal au service des plus pauvres et s’en trouve plus ou moins méprisé.

Prudent et clairvoyant

Dans les romans, la symbolique de l’âne tend à s’inverser progressivement : le sot devient sage et l’animal obtus, clairvoyant. Alors que Don Quichotte chevauche Rossinante, Sancho Pança se déplace à dos d’âne. Ce dernier est rustre, vorace, paresseux mais dévoué et doté de bon sens. Pour Jean de La Fontaine, l’âne entre en scène dans pas moins de 21 de ses fables. Il n’y apparaît pas toujours à son avantage, se montrant souvent stupide, maladroit, incapable de jugement… jusqu’à être le coupable idéal dans les ‘Animaux malades de la peste’ ! Puis, la sensibilité romantique prend le relais et s’apitoie sur le sort de cet animal souvent humilié et brutalisé. On peut noter Benjamin, l’âne de La Ferme des animaux de George Orwell, qui observe sans illusion les dérives du pouvoir. Cadichon, l’âne de la comtesse de Ségur dans les « Mémoires d’un âne », raconte son labeur avec candeur. Quant à l’âne Culotte, chez Henri Bosco, il ravitaille chaque jour sans compter un vieil homme isolé. Toujours au travail, jamais au premier plan. Michel Pastoureau le rappelle : l’âne n’est pas sot, il est prudent. Ce que l’on prend pour de l’obstination est souvent un refus d’obéir à l’absurde.

Carole David

Source : L’âne, une histoire culturelle, Michel Pastoureau, éditions du Seuil

Un capital de sympathie à envier

Poètes, conteurs, artistes en proposent un portrait renouvelé, aimable, bienveillant qui se prolonge jusqu’à nos jours dans les livres pour enfants, le monde des jouets, le cinéma, les jeux vidéo, les emblèmes et les symboles. Aujourd’hui, peu d’animaux disposent d’un capital de sympathie qui lui soit supérieur.


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