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Le soja argentin, un pari risqué

Avec un retour à meilleure fortune attendue en 2019 (53 Mt vs 35 Mt), les Argentins seront-ils capables de reprendre des parts de marché, enfonçant un peu plus les États-Unis mais soulageant la pression sur les prix au Brésil ?

L’affrontement commercial qui oppose les USA et la Chine, a permis au Brésil de devenir ces derniers mois, le fournisseur de soja quasi exclusif de l’Empire du Milieu. L’Argentine, pourtant troisième producteur mondial de l’oléagineux, semble hors-jeu. S’il est vrai que le pays a engrangé une très mauvaise récolte en 2018, il serait simpliste d’y voir là, la seule raison de son retrait de la scène mondiale.

L’Argentine a misé sur les coproduits

L’Argentine est le troisième exportateur mondial de graine de soja (7,4 Mt en 2017), mais le premier en tourteau (31 Mt) et en huile (5 Mt). En effet, le pays a historiquement préféré miser sur les coproduits (tourteau, huile, biodiesel) plutôt que sur la graine. Les usines de trituration garantissent un travail à de nombreuses personnes, et apportent de la valeur ajoutée. Il s’agit donc de les faire tourner au maximum de leur capacité. Les syndicats sont là pour veiller au grain. Malheureusement, depuis plusieurs années, les agriculteurs sont assez réticents à vendre leur soja : face à une inflation qui grignote leur pouvoir d’achat, la graine est devenue une monnaie d’échange qui se gère au jour le jour. Le stockage à la ferme s’est répandu et les triturateurs ont du mal à s’approvisionner à bon prix et suffisamment. Ils ont donc recours aux graines voisines du Paraguay pour satisfaire une partie de leurs contrats. En 2018, face au recul de la production, les stocks pourtant conséquents n’ont pas pu être mobilisés (durcissement de la crise économique). C’est pourquoi les exportations de graines devraient tomber à 2,9 Mt et celles de tourteaux à 27 Mt.

Turbulences économiques

C’est donc l’accès aux graines qui pose problème. Depuis l’élection du libéral Mauricio Macri fin 2015, l’économie argentine traverse une zone de turbulences. Le président a chèrement négocié le retour du pays sur les marchés financiers, dont il était coupé depuis 2001 (défaut de paiement sur sa dette extérieure). Il a accepté de payer 9,3 Md $ à 7 % d’intérêt les fonds vautours qui planaient depuis 15 ans sur le pays. Le gouvernement comptait ainsi rassurer les marchés, et faire s’abattre une pluie de dollars et d’investissements étrangers sur le pays.

Malheureusement, la hausse des taux d’intérêt américains a plutôt entraîné un mouvement inverse. Le pays doit désormais faire face à une dette publique en très forte hausse (passée de 40 % à 111 % du PIB en trois ans) et à des échéances de court terme élevées (40 Md $). Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le problème de crédibilité s’est traduit par une crise des changes. Le peso argentin a perdu plus de 50 % de sa valeur face au dollar depuis le début de l’année. L’aide de 12 Md $ du FMI, prêteur en dernier ressort, ne sera pas suffisante et la politique d’austérité dont elle s’accompagne, pourrait être contre-productive.

Des exportations au détriment de la trituration

Macri a en effet remis à l’ordre du jour les taxes à l’exportation sur les oléagineux et les céréales. Le gouvernement cherche à financer par le commerce extérieur, les 23 Md $ manquant pour l’équilibre du budget 2019. Mais de nombreux obstacles restent à franchir. Tout d’abord, les volumes disponibles à l’exportation ne sont pas encore engrangés et la production de blé à venir semble d’ores et déjà inférieure aux premières estimations. Ensuite, il faudra que les graines de soja sortent des silos, ce qui n’est pas gagné. Pour équilibrer les comptes, le gouvernement table sur une contraction du PIB de seulement 0,5 % en 2019, une inflation annuelle de 23 % et un dollar à 40 pesos.

Or les analystes attendent plutôt une croissance en recul d’au moins 1,5 % (après -2,5 % en 2018), un dollar à 50 pesos et une inflation à 50 %. Dans un tel contexte, et avec un cours actuel du soja sur le marché mondial, au plus bas depuis 10 ans, les ventes de soja par les producteurs restent difficiles à motiver. Reste que la Chine n’est pas à court d’arguments (financiers) pour débloquer un peu la situation. Des accords semblent avoir été signés et les exportations de graines sur octobre et novembre sont meilleures qu’espérées. Mais cela risque de se faire au détriment de la trituration. On le voit, parier sur une détente des prix du tourteau de soja, liée à une meilleure récolte argentine en 2019, est un raccourci risqué.

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