Rumex aux amendes

Quand l’agent assermenté lui a souligné de rouge la plante en question dans la liste des végétaux protégés, Jean Kermadoué a manqué de s’étrangler. En tant que digne représentant de la sixième génération de la famille au village de Kerastreign, il ne pourrait jamais se résigner à salir la lignée de ses ancêtres qui s’étaient construit une réputation de bon paysan en faisant une chasse impitoyable aux mauvaises herbes. Sur les riches terres de Kerastreign, l’ivraie ne côtoyait point la bonne herbe. Il se disait même que, chez les Kermadoué, les mauvaises graines préféraient rester sous terre plutôt que de germer au risque de se faire trancher la tête avant que la deuxième feuille ne parut. Jean Kermadoué, lui-même, se fit loyal et fidèle successeur de ses aïeux sur ce plan. Un apostolat de l’agriculture !

Cinquante ans d’acharnement à traquer le rumex ne pourrait le résoudre à plier devant une loi qu’il jugeait absurde. Si quelqu’un devait gagner la lutte, ce serait lui et pas ce maudit chou aux cochons. Et pourtant. « Quiconque s’aventure à arracher Rumex rupestris Le Gall(1) s’expose jusqu’à 9 000 € d’amende et jusqu’à 6 mois d’emprisonnement. », lui avait répété en trois fois le garde-champêtre. « Je ne m’appelle pas Le Gall », avait tenté de se défausser le paysan à l’idée qu’il ne pourrait plus laisser choir la lourde tranche sur le collet de cette plante honnie. « Nicolas Joseph Marie Le Gall, juge et botaniste français, né en 1787 à Auray. C’est lui qui a découvert cette plante rare», s’empressa de corriger le garde. « Hum, on verra », lâcha Jean Kermadoué. Car, à Kerastreign, jamais une petite idée derrière la tête n’était très loin… (à suivre). 

(1) Deux types de rumex sont protégés.


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