Découvertes

Portraits muets de gens qui chantent

La photographe suisse Anne Golaz expose à Guingamp tout l’été. Sa série « Silences » immortalise les chanteurs de kan ha diskan en pleine action.

Anne Golaz est photographe en Suisse. Elle a grandi dans une ferme dans le village d’Agiez et nombre de ses travaux s’intéressent « au quotidien des paysans, à la représentation du monde rural et aux traditions populaires ».
En 2014, elle est invitée en résidence par le centre d’art GwinZegal à Guingamp. Lors de ses premiers pas en Bretagne, elle assiste notamment à un « repas chanté » dans une petite commune des Côtes d’Armor. « J’aime regarder les gens, beaucoup plus que n’importe quoi d’autre. Ce jour-là, j’ai aimé regarder les gens, les chanteurs, les danseurs… »

En accord avec l’association, elle s’engage alors dans un travail de portrait de figures du kan ha diskan, le chant traditionnel à répondre. À plusieurs reprises, pendant deux ans, elle revient dans la région pour écumer les festou noz, les festivals, les concours, les veillées, les pardons à la manière d’un photographe itinérant d’un temps passé. « Dans tous ces lieux, j’ai rencontré et discuté avec une masse énorme de personnes », raconte l’auteur.

À chaque fois, celle-ci installe un studio au plus près de la scène pour travailler à la chambre, un appareil photographique très encombrant, sous un éclairage puissant. « Dans ce projet, j’ai bousculé mes habitudes en travaillant avec ce dispositif imposant où c’est le sujet qui bouge dans le cadre et pas moi autour de lui… » Dans ces conditions, il n’y a que « 2 à 4 déclenchements » pour chaque modèle, « c’est un autre rapport à la prise de vue ».

Rechanter devant l’objectif

Surtout, Anne Golaz attrape ses sujets immédiatement en sortie de scène. « Je voulais les prendre à chaud, quand ils sont encore dans l’énergie de leur performance. Sur les visages, on perçoit parfois des marques physiques… » Elle leur demande alors de rechanter, « sans micro dans ce studio qui devenait scène ». Dans une quête « difficile et même contradictoire » cherchant à retransmettre l’intensité du chant qui passe avant tout par le son à travers des clichés par définition muets. Dans cette série présentée à Guingamp à partir de vendredi 24 juin, il en reste des portraits naturels, bruts, traversés par un souffle, une émotion, une tension, une vérité…

Parmi tous ceux passés face à l’objectif, des figures connues du chant traditionnel comme les frères Morvan, Erik Marchant, Anne Auffret, Krismenn… Mais aussi des amateurs dans le sens le plus noble du terme. Axel Daniel, à l’affiche pour la communication de l’exposition, est de ceux-là. Originaire de Guingamp, le jeune homme de 16 ans a découvert le kan ha diskan quand il avait 4 ans sur les bancs de l’école primaire Diwan sous l’impulsion du professeur Robert Le Bastard. Depuis, il n’a plus cessé de chanter pour lui « ou pour faire danser les gens avec mon complice Youn Derrien ».

Parallèlement, il a poursuivi ses études bretonnantes au collège de Plésidy (22), puis au lycée de Carhaix (29) ; elles lui permettent aujourd’hui de discuter avec ses grands-parents dans leur langue originelle. « Anne Golaz m’a photographié dans un fest noz à Plufur en 2014. Je n’aurais jamais imaginé que ce portrait soit un jour accroché dans une exposition et même placardé sous forme d’affiche un peu partout ! ». Une surprise qu’il apprécie. « C’est une manière de faire parler davantage du chant traditionnel, une culture que nous devons conserver et transmettre en Bretagne. D’autant que dans les rencontres, le kan ha diskan, la base de la culture, a tendance à laisser peu à peu la place aux instruments. »

L’exposition sera inaugurée ce vendredi 24 juin (18 h 30), à Guingamp. Un rendez-vous avec Anne Golaz, ouvert à tous et animé par la paire de musiciens chanteurs Alan Rouz et Alexi Orgeolet. Les passionnés de culture bretonne pourront se rendre tout l’été sur place puisque l’installation est présentée jusqu’au dimanche 24 septembre. « À découvrir également la projection de vidéos d’archives exceptionnelles de danse (voir encadré), des photos des premiers pas des chanteurs sur scène et devant des micros à la fin des années 70 au concours de la Bogue d’or, ainsi qu’une sélection de musiques traditionnelles à écouter sur place pour mieux appréhender ses courants et ses évolutions », termine Jérôme Sother, directeur artistique de GwinZegal.

La danse des années 50 et 60 en vidéo
La photographe Anne Golaz a travaillé sur les archives filmiques et photographiques de différents fonds bretons. Son exposition « Silences » s’accompagne ainsi de la présentation de films courts en noir et blanc muets de l’ethnologue Jean-Michel Guilcher. Ces documents montrent des scènes de danse dans les années 50 et 60, captées dans les cours de ferme au milieu des volailles, dans des kermesses, à la sortie de la messe ou lors des battages. Le cadrage focalisé sur les pieds et les jambes permet d’appréhender la diversité des pas pratiqués.

En pratique : Exposition « Silences », 24 juin au 24 septembre, espace François Mitterrand à Guingamp. Entrée libre. Infos : www.gwinzegal.com / 02 96 44 27 78.  

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