Economie, marchés et gestion

Le bout du tunnel en soja ?

Alors que la tendance baissière s’est mise en place depuis mai aux USA, force était de constater que, sur le marché français, le tourteau faisait de la résistance. Mais depuis mi-septembre, le recul s’accélère.

Sur le port de Montoir (44), la première échéance se négocie à 350 €/t, contre 400 €/t en moyenne en août et 448 €/t sur le premier semestre 2014. Nous n’avions plus revu un tel niveau depuis le printemps 2012. Mais plus encourageant encore,  toutes les mensualités ont profité de cette baisse. Les 6 de novembre 2014 et 6 de mai 2015 n’ont jamais coté aussi bas depuis le premier jour de leur mise en marché.

Il est vrai que ceux qui ne regardent que l’évolution du CBOT* pour anticiper les cours sur le marché français, avaient de quoi s’arracher les cheveux. Les cotations avaient beau céder du terrain outre-Atlantique, le soja breton ne baissait pas. C’était oublier les autres composantes de la formation du prix du tourteau. Et notamment le marché sud-américain, notre principal fournisseur, sans oublier la parité monétaire €/$ et enfin… le nombre de bateaux destinés à notre marché intérieur.

Du soja en otage en Argentine

Pour faire court, le prix du tourteau de soja est resté en lévitation à Montoir depuis deux ans. Et pourtant, depuis trois saisons, nous accumulons les stocks de graines au niveau mondial. Fin 14/15, ils pourraient atteindre 101 Mt contre 85 Mt en 2013/14. En fait, une partie de ces réserves est maintenue en otage en Argentine, où les agriculteurs n’ont d’autre choix pour lutter contre l’inflation, que de s’asseoir sur leur sac de graines et de ne vendre que lorsque leur besoin de trésorerie les y oblige. Leurs silos sont devenus de véritables coffres-forts. Le marché mondial, qui est « normalement » une partition à trois voix (Argentine, Brésil et USA), ne fonctionne qu’à deux, chacune se relayant au rythme des saisons (hémisphère sud et hémisphère nord).

Le tourteau de soja à surveiller

La baisse du prix du tourteau sur le marché français dépend encore du déblocage de la situation économique argentine (la dévaluation monétaire ressemble à l’Arlésienne), qui seule permettra d’ouvrir les vannes. Car le Brésil a épuisé ses réserves de graines et reste demandeur de tourteaux en local (forte impulsion donnée par l’embargo russe sur les exportations de viande brésilienne). La météo sud-américaine sera à suivre de près, alors que les semis démarrent. La cotation française dépendra aussi de la concurrence sur le marché américain entre le tourteau de soja et les drêches d’éthanolerie. Ces dernières, boudées pour cause d’OGM par les Chinois, doivent se brader pour s’écouler sur le marché américain. Enfin, ne perdons pas de vue que dans un contexte baissier, les acheteurs français attendent souvent le dernier moment pour se positionner…au risque de limiter les tonnages mis en œuvre par les importateurs français.

L’attrait de la Chine

Phénomène aggravant, les Argentins sont les premiers exportateurs mondiaux de tourteaux de soja et ils fournissent notamment l’Europe. Nous sommes donc au pain sec depuis un moment, ce que les prix reflétaient. Car le Brésil, l’origine préférée des Français, a changé son fusil d’épaule cette saison et privilégie les exportations de graines vers la Chine plutôt que de farine de soja vers la France.

Ne perdons pas de vue que le commerce mondial du soja a explosé ces dernières années à cause de l’appétit chinois. Toute graine supplémentaire cultivée est aspirée par la Chine qui triture chez elle. Elle a en effet de très forts besoins en huile à assouvir, mais aussi en tourteaux pour accompagner le développement de ses productions animales. Les Brésiliens et les Américains ont donc été les seuls contributeurs à cette hausse de la demande depuis deux ans, l’Argentine traînant les pieds.

Face à des stocks records, les cotations baissent

Aujourd’hui, les cotations refluent enfin, sous l’assaut de bonnes nouvelles. Les USA vont engranger une récolte en hausse de 17 Mt et les prochains semis en Amérique du Sud sont déjà annoncés records… La production mondiale 14/15 bondit de 285 Mt à 311 Mt, un chiffre auquel il faut ajouter des stocks élevés en Argentine, véritable bombe à retardement. Au total, l’offre atteint le record de 381 Mt à comparer aux 345 Mt et 321 Mt des deux saisons passées.

Mais surtout, la dégradation économique en Argentine rend imminente une dévaluation monétaire qui pourrait mettre fin à la rétention opérée jusqu’ici par les producteurs. Ajoutons-y un contexte de hausse du dollar, qui fait reculer mécaniquement les prix à Chicago. Pour nous résumer, nous avons une graine dont le prix à Chicago a encore un potentiel de baisse alors que nous entrons dans le gros de la récolte aux USA et que les Argentins pourraient revenir au marché. Certes, depuis quelques jours, les prix remontent à cause d’une météo adverse pour la récolte aux USA et pour les semis en Amérique du Sud. Mais malgré une demande en hausse, nous ne pourrons pas apurer en une seule saison les excédents de stocks, s’ils devenaient tous disponibles et nous finirons la campagne avec des réserves représentant 30,5 % de la consommation. De quoi plomber le marché un moment. Patricia Le Cadre, Céréopa, www.vigie-mp.com

*CBOT : Chicago Board Of Trade

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