« En 40 ans de carrière, je n’ai jamais vu ça », introduit Alain André, responsable du service cultures chez Douar Den. « Dans certaines parcelles, les pommes de terre sont littéralement mortes de chaud. » Les plants n’ont, en effet, pas échappé aux effets de la chaleur. Après des plantations réalisées début avril et une tubérisation jugée très satisfaisante, les cultures n’ont quasiment plus reçu d’eau. Elles ont ensuite subi plusieurs mois de fortes températures. Résultat : des tubercules restés de petite taille, inférieurs à 50 mm dans la plupart des variétés, et des rendements en net recul. « On estime une perte globale de 20 à 30 % », lance le technicien. En bio, le rendement brut habituel s’établit autour de 35 t/ha. Cette année, il devrait plutôt se situer entre 20 et 25 t/ha. Les conditions climatiques ont certes limité la pression du mildiou et des pucerons, mais elles ont favorisé d’autres ravageurs, notamment les noctuelles et les taupins. « Chez Douar Den, on va manquer de tonnes », poursuit Alain André. « Nous allons devoir acheter des pommes de terre de consommation dans d’autres régions de France. »
En 40 ans de carrière, je n’ai jamais vu ça
De grandes disparités
En Bretagne, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Au nord de la RN 65, les producteurs s’en sortent mieux. « Il a fait moins chaud et il y a eu plus d’orages, ce qui a limité la casse », explique Alain André. Le Centre-Bretagne a été davantage touché, mais c’est le Morbihan qui a le plus souffert. « Certains vont perdre 40 à 50 % de rendement. Et sans irrigation, ce qui est le cas pour la majorité de nos producteurs, on peut s’attendre à des résultats encore plus mauvais. »
La date de plantation a également pesé dans le bilan. Les parcelles implantées après le 15 avril ont davantage peiné à se développer. Le choix variétal a, lui aussi, fait la différence. « La Charlotte était catastrophique, tandis que l’Alliance et la Maiwen s’en sont mieux sorties », constate le responsable.
Une culture qui reste rentable
Malgré cette campagne difficile, la production de plants reste rémunératrice, « même cette année, comparativement aux autres cultures. » Yann Stieger, agriculteur à Carnouët (22), a récolté le 10 septembre le fruit de sa cinquième campagne avec Douar Den, qui propose un prix moyen de 550 €/t départ champ. « On a eu des sueurs froides, comme tout le monde, mais nous devrions tout de même rester dans le positif », souligne-t-il. La production de plants présente en effet l’avantage de ne pas dépendre uniquement du calibre des tubercules. « Contrairement à la pomme de terre destinée à l’industrie, où seules les tonnes comptent, les gros calibres ne représentent qu’un tiers de notre rémunération. » Avec un coût de production total d’environ 9 500 €/ha, Douar Den estime le chiffre d’affaires optimal à 14 000 €/ha. « Certains producteurs vont perdre entre 2 000 et 3 000 €/ha de chiffre d’affaires cette année », note Alain André. La culture reste toutefois intéressante, à la fois économiquement et agronomiquement, notamment dans une rotation en agriculture biologique. « Il est probable que certains agriculteurs obtiennent un résultat faible, mais les situations déficitaires restent très rares avec cette culture », relativise-t-il.
Un système à repenser ?
Au-delà de la campagne de pommes de terre, cette sécheresse interroge la capacité d’adaptation du système agricole breton. « Le modèle agricole breton est basé sur des cultures qui nécessitent beaucoup d’eau », explique Alain André. « Celle-ci est maintenant de plus en plus concentrée en hiver, ce qui provoque des inondations, du ruissellement et de l’érosion. Tout va être remis en cause. » La Bretagne dispose par ailleurs de peu de nappes phréatiques importantes. Dans ce contexte, la question du stockage de l’eau hivernale revient sur le devant de la scène, notamment à travers le débat sur les retenues collinaires.
Alexis Jamet

