Le martinet noir, acrobate du ciel

Grand voyageur, acrobate infatigable, le martinet noir n’accorde à nos ciels qu’une parenthèse d’une centaine de jours, juste le temps de nidifier. En juillet, déjà tourné vers l’Afrique, il offre parfois aux prairies un ballet furtif et fascinant.

martinet noir parmi des vaches au pré - Illustration Le martinet noir, acrobate du ciel
Ballet de martinets voyageurs dans une prairie : la pitance est au rendez-vous.

SCAËR (29)

Il faut être là fin juillet, ou tout début août. Arriver au bon moment, de préférence sous un ciel un peu bas, près d’un troupeau de bovins. Quand soudain, venue de nulle part, une escadrille de martinets surgit. Silhouette noire aux ailes en faux, les oiseaux piquent alors vers les animaux, rasent les dos, passent entre les corps, remontent d’un coup d’aile, virent sec, disparaissent puis reviennent. Dans la brume, on entend parfois leurs ailes claquer. Ou ce petit bruit sec du bec qui happe une mouche. Là où il y a de la vache, le martinet fait mouche. Le spectacle ne se commande pas. Il ne repasse pas. Quelques minutes d’arabesques au ras des prés, puis les oiseaux reprennent de l’altitude, rassasiés.

Direction Gibraltar

Ces colonies fugitives de juillet sont, très probablement, des voyageuses. « À fin juillet, ce sont normalement déjà des oiseaux de passage », explique Bernard Genton, l’un des grands connaisseurs du martinet noir. L’espèce ne s’attarde pas chez nous. Dans le folklore naturaliste, on parle des « cent jours du martinet » : cent jours à peine pour revenir d’Afrique, retrouver un site de nidification, élever les jeunes et repartir. Arrivés fin avril ou début mai, les nicheurs quittent nos régions dès la fin juillet ou le tout début août. « Ceux que l’on voit traverser la Bretagne peuvent donc venir du nord-ouest de l’Europe, peut-être de Grande-Bretagne, avant de gagner le sud, Gibraltar, puis l’Afrique », suggère celui qui est passionné d’Apus apus depuis ses 5 ans. « À l’origine un bruit de grattage mystérieux au-dessus du plafond de ma chambre qui m’intriguait. Depuis, je leur consacre une bonne partie de mon temps libre ».

La scène prairiale que l’on peut voir au cœur de l’été en Bretagne dit quelque chose du lien discret entre élevage et biodiversité. Le martinet n’est pas un oiseau de prairie comme l’alouette, ni un oiseau d’étable comme l’hirondelle rustique. Mais il profite des insectes que concentre le vivant : les animaux, les haies, les prairies, les zones humides, les forêts, les fermes. Marcel Jacquat, autre spécialiste suisse, du martinet, rappelle que les insectes constituent l’essentiel de son alimentation, avec quelques araignées emportées par leur fil de soie. « Le martinet chasse plus haut que les hirondelles. Mais quand la ressource l’appelle, il sait descendre au ras du troupeau. Bernard Genton dit même avoir vu un martinet en chasse passer sous le ventre d’une vache. Une prouesse à la mesure de la vélocité et de l’adresse de cet oiseau ».

Il n’appartient qu’au ciel

Ce qui fascine chez le martinet noir, c’est qu’il semble n’appartenir qu’au ciel. « Il s’alimente en vol », dit Marcel Jacquat. Il boit en frôlant l’eau à la manière d’un Canadair, ramasse en vol les matériaux de son nid, dort en vol – porté par les courants ascendants – et même, copule parfois en vol. Il ne se pose presque jamais, sauf pour nicher.

En sortant du nid, le jeune s’oriente systématiquement vers le soleil couchant

Même sa reproduction paraît hors norme. Le martinet pond le plus souvent deux ou trois œufs. L’incubation dure une vingtaine de jours, puis les jeunes restent environ quarante-deux jours au nid. Bernard Genton les observe chaque année dans la soixantaine de nichoirs qu’il a installés chez lui. Les jeunes grandissent dans l’ombre. Les derniers jours, ils musclent leurs ailes en les vibrant sur place. Puis vient le grand saut, souvent le soir, à la tombée de la nuit. Le jeune quitte le nid, seul, et s’oriente systématiquement vers le soleil couchant. « Un beau spectacle dont je ne me lasse jamais ». Il doit aussitôt savoir voler, manger, dormir dans le ciel. Pas d’école de vol. Pas de seconde chance. L’instinct comme seul bagage.

Un géant du voyage

À l’échelle de son poids plume, le martinet noir est un géant du voyage. Les suivis par balises montrent que les oiseaux de France ou de Suisse rejoignent le cœur de l’Afrique, notamment le bassin du Congo, parfois presque jusqu’à l’Afrique du Sud. Marcel Jacquat évoque « un hivernage en vol de 170 à 240 jours, précédé d’environ 50 jours de migration ». Le retour vers le nord se fait, lui, en une trentaine de jours. À raison de 9 000 à 10 000 km par voyage, et avec une longévité qui peut approcher vingt ans, l’oiseau accumule des distances vertigineuses.

un martinet noir en vol
Excellent voilier aérien, le martinet exécute des périples de plusieurs milliers de kilomètres en une trentaine de jours.

Pourtant, cet acrobate du ciel dépend fortement de nous. Le martinet noir nichait autrefois dans des cavités naturelles : falaises, trous de pics, rochers. Aujourd’hui, il est très lié au bâti : vieux murs, maisons anciennes, anfractuosités sous les toitures ou dans les caissons de stores. C’est là que le bât blesse. Les rénovations, notamment énergétiques, referment les trous, lissent les façades, colmatent les accès. À cela s’ajoute la raréfaction des insectes. Selon Bernard Genton, le recul des populations atteint environ 50 % en France entre les années 2000 et les années 2020 alors qu’en Angleterre la baisse avoisine les 70 % entre 1979 et 1991.

Didier Le Du

La ronde sonore des martinets

Le cri strident des martinets n’est pas qu’un décor d’été. Pour Bernard Genton, leurs rondes autour du quartier de nidification ont une vraie fonction : elles soudent les jeunes, dessinent un territoire et transmettent une mémoire du lieu. Le martinet est aussi un oiseau fidèle. « Moins au partenaire, nuance le spécialiste, qu’au nid où il revient d’année en année. »


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